Les centres informatiques consomment de plus en plus d’espace, d’énergie, d’eau… Bien que ces infrastructures soient désormais gigantesques, elles ne sont finalement que la partie la plus visible de la matérialité de l’industrie numérique.
Les communicants du numérique savent faire passer leur industrie pour celle de la « dématérialisation ». Selon eux, toutes nos données, toutes les ressources du web seraient stockées et organisées dans un « nuage » – le « cloud » –, autrement dit une masse informe, immatérielle, qui planerait silencieusement au-dessus de nos têtes. Dans le monde réel, le cloud prend plutôt la forme de gigantesques hangars rectangulaires dans lesquels vrombissent des serveurs d’applications, des baies de stockage et autres outils informatiques à la fois consommateurs d’énergie, de ressources et d’espace. Bref, des choses bien matérielles qui n’ont rien d’un « nuage »…
Or, toute l’économie du web repose justement sur le cloud, qui représente plus de 95 % du trafic internet. Cette prépondérance est le fruit d’une vingtaine d’années d’évolution ayant connu deux grands coups d’accélérateur. Dans les années 2000, d’abord, où l’internet pénètre dans les logements et entraîne une massification de la production, de l’analyse et de l’organisation des datas. Puis, au milieu des années 2010, a lieu l’avènement du smartphone. L’une des caractéristiques de cet ordinateur de poche est de ne posséder que très peu de mémoire de stockage, ce qui marque une rupture dans l’évolution des ordinateurs. Avec les ordiphones, comme avec les tablettes, certains fichiers ne sont plus stockés dans la machine mais se trouvent sur des serveurs extérieurs, auxquels on accède via le réseau. De plus en plus, les terminaux deviennent donc des sortes de lecteurs de cloud. Comme, de surcroît, on peut y accéder partout et tout le temps, on multiplie les requêtes et la nécessité de faire tourner les serveurs.
Cela s’accompagne d’une dépendance globale de plus en plus forte à ce système, à travers la numérisation de l’économie et de nos vies, la multiplication des objets connectés, le développement des smart-cities, l’augmentation des échanges de photos et vidéos…
DES RÉGIONS DÉSÉQUILIBRÉES
Tous ces échanges font appel aux datacenters, toujours plus nombreux, plus grands, plus puissants. D’autant que si le volume des fichiers stockés ne cesse de croître, c’est avant tout le fonctionnement des serveurs d’application – qui permettent par exemple d’agencer la page facebook personnelle de chacun·e des 3 milliards d’utilisateurices de ce réseau – qui nécessitent de la puissance informatique et consomment de l’électricité. Ils sont devenus incontournables pour réserver un billet de train, payer ses impôts, faire du shopping ou partager une vidéo de petit chat.
En 2019, un rapport de l’Ademe portant sur « l’impact spatial et énergétique des datacenters sur les territoires » prévenait : « Portés par l’explosion des échanges de données du cloud et des objets connectés, les datacenters seront parmi les plus importants postes de consommation électrique du XXIe siècle ».
L’équilibre de certaines localités se trouve déjà chamboulé. À Santa Clara, aux États-Unis, les centres informatiques consomment 70 % de l’électricité produite par la compagnie publique municipale. L’emplacement est idéal pour les opérateurs qui se trouvent en pleine Silicon Valley, donc au plus près des concepteurs de l’industrie numérique. Mais le foncier et l’électricité s’y faisant rares, certains ont décidé de se développer à deux heures d’avion de là, dans l’Oregon.
Google y a construit son datacenter en 2006, suivi de Facebook en 2009, puis d’Apple en 2011. Les équipements s’étendent sur 200 000 m2 et ont multiplié par 50 la puissance électrique nécessaire dans le coin. En France, en 2013, la Driee* a tenté d’anticiper l’évolution de la consommation électrique du grand Paris. À l’horizon 2030, elle prévoyait une augmentation de l’appel de puissance de 4.000 MW. Alors que 800 MW correspondaient au fonctionnement des 72 gares du Grand Paris Express et que 500 MW devaient permettre la recharge d’un million de voitures électriques, 1.000 MW étaient destinés aux datacenters !
34 MILLIARDS D’ÉQUIPEMENTS NUMÉRIQUES
Aujourd’hui, les centres informatiques consommeraient, selon les calculs, entre 2 et 5 % de l’électricité nationale. Et certains prévoient que ces équipements absorberont 13 % de l’électricité mondiale en 2030. Alors, les datacenters, ennemis publics numéro 1 ?
Ce n’est pas ce que pense Frédéric Bordage. On ne peut pourtant soupçonner le bonhomme de nier les impacts écologiques du secteur, puisque la sobriété numérique est l’objet même du collectif qu’il a fondé, Green IT. Selon lui, s’il est utile de se pencher sur le sujet, c’est surtout parce que ces infrastructures mettent en lumière la matérialité de cette industrie. « On a tout à coup, à un endroit donné, une forte consommation d’espace, d’électricité et d’eau [pour refroidir les serveurs, Ndlr] et énormément de matériels électroniques. Ça interpelle les gens, ce qui est une bonne chose. Mais cette concentration fait aussi qu’on leur porte une attention disproportionnée par rapport à leurs impacts réels. »
Les centres informatiques seraient finalement le composant « le moins impactant » du système numérique mondial. Qui sont donc les principaux responsables de ces impacts ? Disséminés partout, ils se cachent dans les poches et les habitations de chacun·e… « Si vous prenez l’univers numérique dans son ensemble, c’est 34 milliards d’équipements dans le monde, 651 millions d’équipements en France. Que ce soit dans le monde, en Europe ou en France, vous vous rendez compte que les trois quarts des impacts se trouvent dans les terminaux des utilisateurs (smartphone, ordinateurs, télés connectées, etc.), 10 à 25 % dans le réseau et le reste dans les centres informatiques », poursuit Frédéric Bordage.
L’HEURE DES CHOIX
Au cours des quinze dernières années, le nombre d’écrans par personne a été multiplié par deux, tout comme leur taille. Leur durée de vie, en revanche, a plutôt tendance à diminuer : en France, l’espérance de vie d’un ordiphone est d’environ 2 ans.
Cette gabegie numérique se traduit par une forte consommation d’énergie, d’eau, fait grimper les émissions de gaz à effet de serre, etc. Mais l’impact le plus monumental concerne les matières premières non-renouvelables, en l’occurrence des métaux, dont les stocks exploitables sont en voie d’épuisement. « Nous n’avons que quelques décennies devant nous, indique Frédéric Bordage. Concrètement, le développement du numérique tel qu’il nous est actuellement présenté n’aura pas lieu. Quand des entreprises parlent de créer des métavers avec des casques de réalité virtuelle, etc, c’est du délire, ça ne pourra pas se faire, en tout cas pas à l’échelle mondiale et pour plusieurs générations ! »
Puisque la force publique ne semble pour l’instant pas vouloir imposer de limites aux géants de la tech, c’est peut-être la nature qui s’en chargera. Le compte à rebours est déjà lancé, prévient Frédéric Bordage : « On ne pourra pas continuer à développer le numérique comme on le fait actuellement, or c’est une ressource critique, dans le sens où l’on en est tous plus ou moins dépendants : si je vous enlève le téléphone avec lequel vous m’appelez et l’ordinateur sur lequel vous allez écrire votre article, ça va vous poser un sérieux problème… On est donc à l’heure des choix : qu’est-ce qu’on veut faire avec le numérique qu’il nous reste ? Est-ce qu’on veut augmenter la taille de la télé du salon et regarder des vidéos en 4K, ou est-ce qu’on veut pouvoir réaliser des IRM pour se soigner, et modéliser le climat ? »
Nicolas Bérard







