À la lumière de l’élection présidentielle et des guerres militaires, il est l’heure de s’interroger sur la place de l’État. Des collectifs militants proposent des alternatives démocratiques pour phagocyter le système. Ils suggèrent de construire des communes autogérées, où on débat, on s’accorde et on révoque.
Donnez un tantinet de pouvoir au meilleur des révolutionnaires et vous en ferez en moins d’un an le pire des dictateurs. C’est ce que disait en substance Michel Bakounine, anarchiste russe. « Le premier problème, c’est l’État. On vote pour des gens qui, une fois élus, n’ont aucun compte à nous rendre, lance Bitch, militant au groupe nomade de la Fédération anarchiste. Du pire enfoiré au plus modéré, ils veulent tous dominer d’autres. Le pouvoir corrompt, chacun de nous en abuse. C’est humain. »
Au boulot, dans une organisation ou dans son asso, de nombreuses personnes expérimentent déjà la démocratie directe en autogestion. Pas de chef, pas de patron… Que chacun et chacune ait son mot à dire et que l’on prenne les décisions ensemble. Pour cela, il faut laisser le temps à tous les membres d’un collectif d’exprimer ses émotions, de définir ses envies et de débattre. Les personnes qui s’opposent à une idée ou une proposition vont expliquer ce qu’elles pensent et pourquoi elles sont contre. Ensuite, l’idée est de causer et débattre jusqu’à trouver un accord qui convienne à tout le monde : le consensus. Pour ne pas rester dans son petit cocon politique, il est parfois utile de se faire représenter. Les membres d’un collectif décident alors de donner une certaine tâche à un candidat sans qu’il y ait personne qui ne s’oppose à cela.
« C’est pyramidal de l’autre côté »
Bitch a été mandaté aux relations extérieures pour la Fédération anarchiste pour un an. Vivant en camion depuis des années, il a décidé d’investir son temps selon ce mode de vie et ses envies. Le mandaté doit ensuite rendre publiquement des comptes à l’assemblée tous les mois. Il peut se faire révoquer si les autres militants le décident. « Je n’ai aucun pouvoir et c’est tout le monde qui l’a. C’est pyramidal, mais de l’autre côté », se marre-t-il.
Afin de prévenir les petites dérives du gros cerveau humain, il faut donc établir des règles en commun. Pour que ce ne soit pas toujours les mêmes qui se tapent le boulot ou qui abusent de leur mandat impératif, on change de personne tous les ans et le mandaté ne peut pas se représenter.
Bien sûr, la démocratie directe ne peut marcher qu’en petit comité. Pour protéger la nature, pour gérer une rivière ou une forêt, le sujet touche tout le monde et la décision doit être globale. Difficile de mettre 67 millions d’habitants autour d’une table. Il faut donc décentraliser pour de vrai. Chacun fait ce qu’il veut et décide à son échelle, puis désigne un mandaté qui représente tout le monde pour l’échelle d’après. On décide par exemple de nommer un mandaté pour son quartier, qui va lever la voix au niveau d’une commune…(2)
Pour faire entendre de nouvelles idées, un collectif masqué nommé Akira, a présenté sa candidature à l’élection présidentielle de 2022. Les activistes proposent la fin de la rémunération des élu·es, en arguant que « diriger n’est pas un métier ». Mais aussi la reconnaissance du vote blanc et de l’abstention. Si 30 % des personnes qui composent le corps électoral ne se sont pas exprimées avec leur bulletin pour quelqu’un, on relance de nouvelles élections avec de nouveaux candidats. Et si ça ne va toujours pas, on tire au sort.
Vers un municipalisme libertaire
Le collectif veut regrouper ces îlots autogérés en une alliance des Communes libres, sur l’idée du fédéralisme développée par Pierre-Joseph Proudhon, petit père de l’anarchie.
L’échelle de la commune semble être la meilleure pour lancer une vraie démocratie directe sauce anar. En 2020, près de 400 listes citoyennes et « municipalistes » ont été lancées, inspirées entre autres par le municipalisme libertaire (3) ou communalisme de Murray Bookchin (1921-2006), un anarchiste américain. L’idée est d’utiliser le cadre des institutions politiques traditionnelles pour le détourner de ses ambitions autoritaires et opérer une démocratie plus directe et participative, à l’image de l’expérience du village de Saillans dans la Drôme.
Clément Villaume
1 – Dix questions sur l’anarchisme, Guillaume Davranche, éd. Libertalia, 2020, 5 €
2 – Lire le dossier « Vive la commune ! » de L’âdf n°146, novembre 2019.
3 – Voir le docu « J’irai voter pour nous » de Manon Bachelot, inspiré de l’expérience de la liste « Nous sommes » à Montpellier.
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