Les cabanes des gilets jaunes, un jeu très sérieux

« Je vais à la cabane ! » Cet automne, ce ne sont plus seulement les enfants qui le disent : les Gilets jaunes ont renoué avec ce lieu de liberté où l’on peut inventer de nouvelles règles de vie collective. Reportage sur un rond-point d’entrée d’autoroute, qui a son restaurant, sa bibliothèque et sa mairie.


«  Je vais à la cabane ! » L’année dernière, c’était mon fils de 9 ans qui prononçait cette phrase plusieurs fois par semaine, avant d’enfiler ses baskets pour rejoindre ses amis dans le petit bois d’à côté. Derrière le mot cabane, il y avait tout le plaisir de construire ensemble, avec les moyens du bord, et d’améliorer l’abri petit à petit, au gré des trouvailles des uns et des autres : branches mortes, vieilles planches… Il y avait aussi la liberté d’avoir un espace à soi, hors de l’école et de la maison, et surtout hors de vue des parents ! Et puis, la cabane était l’objet d’enjeux, de débats et parfois de conflits, sur lesquels les enfants devaient se prononcer collectivement : qui est admis à y entrer ? Doit-elle rester secrète ? Comment l’aménager ? Quelles sont ses règles d’utilisation ?
L’une des bonnes nouvelles de cet automne, c’est que des dizaines de milliers d’adultes ont renoué avec ce bonheur universel qu’ils croyaient réservé à l’enfance. « Je vais à la cabane ! » Depuis trois semaines, j’entends ces mots dans la bouche de grands gaillards de 45 ans, de mères et de pères de famille, de retraité·es et de jeunes gens. Il y a dans leur voix la même jubilation et la même intensité que dans celle des enfants : la cabane, c’est un jeu, mais c’est aussi très sérieux. D’ailleurs, mon fils et son copain ne s’y trompent pas. Pour eux, la cabane des Gilets jaunes, c’est désormais LE lieu où il faut être !

Attention, vrai-faux maire !
Pour autant, n’allez pas dire que les Gilets jaunes campent par plaisir sur les ronds-points ou en bord de route… « Franchement, vous pensez que j’ai rien d’autre à faire ? Que j’ai pas une famille à m’occuper ? », ironisent une femme et un homme, dimanche 16 décembre à Manosque, Alpes-de-Haute-Provence, à l’entrée de l’autoroute. Il est 10 heures du matin, il pleut, il fait froid, et pourtant une bonne cinquantaine de personnes discutent autour des cabanes, alimentent les feux dans les bidons, ralentissent les voitures, déchargent des vivres offerts par des sympathisant·es. « On ne leur demande rien, mais des gens nous donnent aussi un peu d’argent. Ça permet de payer le gaz et ce genre de choses », explique un homme en train de ranger les stocks de nourriture dans l’une des cabanes. Sur ce rond-point qui donne sur l’échangeur d’autoroute, tout un petit village a été érigé : le restaurant gratuit, baptisé Le Gaulois en référence à la remarque méprisante d’Emmanuel Macron sur les « Gaulois réfractaires » ; le Coin des artistes avec sa petite bibliothèque ; la cabane des Gilets jeunes qui semble faire office de dortoir…

Parodie du pouvoir et expérimentations démocratiques
Au fronton de l’une des cahutes, un simple panneau de carton : « mairie ». Personne, dans l’immédiat, ne semble savoir qui l’a installé ni dans quelle intention… ce qui n’empêche pas de se prendre au jeu. Dans le dos de son gilet jaune, une dame a écrit : « femme du maire ». « C’est pour blaguer : on dit que mon mari, c’est le maire », sourit-elle. Le mari en question, retraité, s’appuie sur un bâton et s’offense que l’État lui ait demandé, lorsqu’il travaillait, de « payer pour les vieux », pour ensuite le traiter comme « tous ceux qui sont en bas, les merdes, les Gaulois qu’on écrase ». Par une drôle de coïncidence, le faux maire a, sur le rond-point, croisé le vrai, qui passait au volant de sa voiture. « Sa tête me disait quelque chose. Je lui ai demandé : ” Je vous connais ? Vous vous occupez d’une association ? ” Il m’a répondu : ” Non, je suis le maire de Manosque.” »

Suite à des incendies du péage d’autoroute, ces cabanes ont été démantelées le 17 décembre 2018 par les forces de l’ordre. © ADF

Mais attention : un (faux) maire peut en cacher un autre. « Comment ça il dit qu’il est maire ? C’est moi qui ai été élu ! », lance Franck, rigolard, du fond d’une cabane où il s’affaire pour lancer le café. Franck est en effet l’un des deux « messagers » élus lors de la dernière assemblée du rond-point. Ils jouent un rôle de porte-parole en cas de rencontres extérieures et font partie des quelques personnes très impliquées au quotidien dans l’organisation, mais rien n’est figé. « Ça me donne le droit de rien foutre pendant que les autres bossent », plaisante Franck. Et tout le monde se marre…
Ainsi la parodie du pouvoir, avec ses airs de carnaval, se mêle à de véritables expérimentations démocratiques. Devant l’une des cabanes, un document détaille le « nouveau fonctionnement de l’assemblée ». La boîte à idées recueille, toute la semaine, les propositions écrites de qui veut. Le dimanche, les propositions sont dépouillées ; huit à dix d’entre-elles sont mises au propre et affichées pour être soumises au vote. Le jeudi à 14 heures, les votes sont comptabilisés puis à 18h30, les résultats sont présentés lors de l’assemblée, qui nomme un référent pour chaque proposition adoptée. Les décisions concernent essentiellement le choix des actions (lieux de blocages et autres), ainsi que les aménagements du rond-point. Dans une autre cabane, un grand panneau d’information accueille toutes sortes de textes. Un montage qui se paie la tête du président ; un message rose et vert fluo écrit par des lycéennes – « On vous aime les Gilets jaunes » ; les paroles d’une chanson de Brel ; le procès-verbal de la plainte déposée contre Macron en gendarmerie par un Gilet jaune de Gréoux-les-Bains, un village à quelques kilomètres de là, pour « divers faits commis à l’encontre des citoyens de la République française » ; des infos sur le fonctionnement de la monnaie…

Tout est politique y compris le prix du péage
Mais c’est surtout par la discussion que se crée, petit à petit, une conscience collective. « Au début, j’avais les jetons à cause du FN, confie Bruno. J’ai entendu une femme parler des migrants en des termes pas cool. Je lui ai dit ce que je pensais, et j’ai passé une bonne semaine sans venir. » Depuis, Bruno n’a pas réentendu de propos racistes – tout le monde n’est d’ailleurs pas tout à fait gaulois sur le rond-point. Quand un homme dérape de la critique de Macron vers celle de l’homosexualité, les rires se font gênés et une femme se démarque : « C’est un scandale d’attaquer les homosexuels. » Hormis l’interdiction de l’alcool et de l’affichage syndical ou politique, il n’y a pas de règle établie pour faire face à des propos ou des comportements jugés inappropriés par la majorité. Ça se fait au cas par cas, ça frotte, ce n’est pas toujours rose, mais ça se régule beaucoup par la parole.
Outre l’injustice sociale et fiscale, la faillite démocratique est au centre des discussions. Les Gilets jaunes disaient au départ qu’ils ne faisaient pas de politique. Mais beaucoup ne sont pas dupes :

– Tout est politique, y compris le prix du péage ! 

Ce qu’on ne veut pas, c’est la politique politicienne. On est dans le concret, le réel.

C’est quoi déjà, l’étymologie du mot politique en grec ? Ce qui est sûr, c’est que ça ne correspond pas à ce que font les politiciens !

Comment forcer le gouvernement à changer les règles du jeu ? Le problème, c’est qu’on vote pour quelqu’un, et qu’on ne sait pas réellement ce qu’il va faire. L’objectif des politiques, c’est d’être élus et réélus !

Il n’y a qu’à voir en 1789. On a fait la révolution, et après ils ont continué à se guillotiner entre eux !

La confiance n’est accordée qu’aux petits maires : on est en contact direct avec eux.

Oui mais même eux, ils enchaînent les mandats. Dans mon village, il est là depuis vingt ans !

En s’engageant dans l’action et en voyant quel traitement leur ont réservé les médias dominants, de nombreux Gilets jaunes ont pris aussi un sacré recul vis-à-vis des chaînes de télé grand public. « Dans l’esprit de beaucoup de gens, c’est BFMacron, témoigne Patrick. Tout est fait pour décrédibiliser notre mouvement. Mais on a des familles qui pensent comme nous, on n’est plus seuls ! »
Pendant ce temps, Radio France répète les chiffres du gouvernement : la mobilisation du samedi aurait été deux fois moins importante que la semaine précédente. Ces chiffres, censés démontrer « l’essoufflement » du mouvement, ont donné envie à une jeune femme de venir sur le rond-point, pour la première fois. « J’ai regardé les infos ce matin et j’ai décidé d’aller voir les Gilets jaunes, car c’est grâce à eux qu’on commence à obtenir des choses », explique-t-elle.

Il y a quelque chose qui s’est ouvert et qui ne va pas se refermer. Rien ne sera plus comme avant.


Patrick

Lisa Giachino