Dans le Marais poitevin, les méga-bassines favorisent une agriculture intensive et polluante, avec une poignée de cereal killeurs qui s’accapare une grande partie des ressources en eau. Une entourloupe orchestrée par la FNSEA et les pouvoirs publics, qui veulent plastifier des hectares de terres agricoles pour se prémunir des sécheresses à répétition.
Ah, le Marais poitevin ! La Venise verte, les petites cités de caractère, les balades bucoliques en barque et… ses fantastiques réserves de substitution. Ces petits paradis de digue, de bâche et de tuyaux. Ces jolis plans d’eau grillagés et interdit au public qui servent à mouiller gaiement les fiers épis de maïs pesticidé… Nous sommes sur une petite route planquée entre Cramchaban et Mauzé-sur-le-Mignon, dans les Deux-Sèvres. Une bassine à moitié pleine nous surplombe légèrement. C’est un gros trou rectangulaire, mi-flotte mi-plastoc. Ces réserves de substitution destinées à une poignée d’agriculteurs irrigants alimentent la guerre de l’eau dans la région. La construction de seize nouvelles bassines est dans les cartons, pour une jolie facture de près de 60 millions d’euros. Dont 70 % d’argent public. L’idée ? À cause du manque de flotte en été, les agriculteurs veulent pomper l’eau dans les nappes phréatiques en hiver, par les stocker dans de grands réservoirs, en attendant tranquille la prochaine sécheresse. Mais les opposants bataillent depuis des années pour que ce projet à la tractopelle soit jeté au fin fond du ruisseau.
À plein régime, une méga-bassine pompe 500 mètres cubes d’eau par heure, 24 heures sur 24, entre 50 et 70 jours non stop. Soit la consommation de 10 personnes gourmandes en eau pendant un an en une seule heure. Dans le bassin de la Sèvre niortaise et du Mignon, le volume d’eau pompé aujourd’hui dans les nappes souterraines et les rivières se situe entre 10 et 11 millions de mètres cubes. Et les 16 bassines en construction vont en consommer 7,5 millions. C’est l’un des arguments des irrigants : on va prélever moins d’eau grâce aux bassines. Mais la recette ne s’arrête pas là. Saupoudrez aussi 5,7 millions de mètres cubes pour les irrigants non connectés aux bassines qui puiseraient dans des nappes fragilisées par le remplissage des bassines à l’entrée du printemps. Rajoutez-en 2 millions de stockage existant avec « un barrage et des bassinettes plus ou moins grosses ». Mis bout à bout, ça fait plus de 3 millions de mètres cubes pompés de plus. Raté.
La mafia des initiales
Pour essayer de noyer le poisson, c’est comme d’habitude. On applique à la lettre la célèbre recette des élus qui gèrent notre petit pécule commun. Tout plein d’organismes nouveaux avec tout plein d’initiales. Mais à la fin, on finit toujours par les cinq mêmes lettres : FNSEA, le syndicat agricole majoritaire productiviste. Voyez plutôt.
Comme l’eau est un bien commun, on a décidé de créer l’Établissement public du marais poitevin (EPMP). Ses membres définissent l’autorisation unique de prélèvement (AUP), qui est le volume total d’eau qui peut être pompé par l’ensemble des irrigants. Enfin, ils délèguent l’attribution de l’eau ferme par ferme aux OUGC (organismes uniques de gestion collective) que sont… les chambres d’agriculture, aux mains de la FNSEA.
« C’est pas compliqué. Tous les ans, ils se mettent autour de la table et ils disent : “Mimile il en veut combien ? Il en avait combien l’an dernier ? Bon, on va remettre l’eau à Mimile, il est gentil et en plus, il a une bassine, il doit la remplir et il en a payé un tiers”, argue Julien Le Guet, qui dénonce une privatisation de l’eau pour seulement 5 % des agriculteurs les plus intensifs. C’est quoi le partage de l’eau ? Qui a quoi ? Et sur quels critères ? La gestion collective elle a bon dos. » À Messé, la méga-bassine attribue 250 000 mètres cubes à seulement deux exploitants.
À Saint-Félix, le plus gros irrigant pourra pomper à lui seul 248 000 mètres cubes par an, « l’équivalent de 150 piscines olympiques, c’est colossal ! On sait très bien que les irrigants liés à la FNSEA, propriétaires et actionnaires de leurs bassines, seront assurés d’être reconduits par les OUGC. Pour eux, la cuve sera toujours pleine ».
Des irrigants vraiment trop verts
Le petit cartel des irrigants qui vont exploiter les bassines du Marais poitevin sont adhérents à la Coop de l’eau, l’un des porteurs du méga-projet avec la Chambre d’agriculture. Pour calmer les assos naturalistes, ces cereal killers se sont engagés à respecter un « tableau des engagements individuels ». Un protocole de plusieurs dizaines de pages « pour une agriculture durable dans le territoire ». Sur le papier, c’est (presque) génial. La députée écolo Delphine Batho, acquise miraculeusement à la cause grâce à sa très bonne relation avec la préfète de l’époque après avoir été opposée aux bassines, était d’ailleurs complètement enthousiaste. En gros : les exploitants sont tenus de prendre des engagements pour changer leurs pratiques culturales, réduire les pesticides et préserver la biodiversité. Pour cela, ils piochent à la carte un certain nombre d’actions dans un inventaire à la Prévert pour devenir plus vertueux.
Les exploitations sont alors classées en quatre catégories selon leur impact écologique. Un diagnostic réalisé par des techniciens indépendants ? Non, par… la Chambre d’agriculture aux mains de la FNSEA. « Les ponts sont coupés avec le ministère. On est revenus 50 ans en arrière avec un syndicat agricole unique qui fait la pluie et le beau temps. Avec le ministre Denormandie qui reprend mot pour mot les paroles de Christiane Lambert, la présidente de la FNSEA », lance Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération paysanne, qui dénonce un flagrant déni de démocratie.
Environ 60 diagnostics ont déjà été réalisés sur 230 exploitations concernées. Une vingtaine font d’ailleurs de la résistance et n’acceptent pas ces contraintes.
Les fiches n’ont toujours pas été rendues publiques par la Coop de l’eau, sauf une exploitation, « et ils n’ont pas dû choisir la plus pourrie ».
Le tribunal de la haie
Même là, c’est pas jojo. Présentons la ferme : 170 hectares, du maïs et du blé intensif qui partent à l’exportation, un seul salarié, 80 000 mètres cubes pour lui tout seul et 50 hectares irrigables. Clairement, le drôle n’est pas un fervent partisan de l’agriculture paysanne. Celui-ci doit donc « bouleverser » sa manière de travailler. Pour révolutionner tout cela, l’irrigant peut par exemple créer (ou seulement maintenir) des haies : garder 10 mètres linéaire de haies par hectare irrigable, soit 500 mètres de haies sur 170 hectares en tout. « Comme il en avait déjà 550 mètres, il coche automatiquement une action pour la biodiversité. Ne rien faire, c’est un engagement. Il peut même en arracher encore 50 mètres s’il veut ! C’est du sur-mesure pour ne pas révolutionner le système. » Dans la partie de réduction des phytosanitaires, la haie est encore prise en otage. Un des engagements est de créer (ou maintenir) des corridors écologiques, comme… des haies ou des bandes enherbées. Et hop, un deuxième engagement pris les doigts dans le nez !
Allez, un petit dernier pour la route : pour être plus vertueux, il faut également changer ses pratiques culturales. En pratiquant par exemple une rotation de trois cultures différentes en cinq ans sur la même parcelle. Du maïs intensif pour la première année, du blé intensif la deuxième, du maïs intensif, de l’orge intensif, du maïs pour la der… Et c’est coché.
Clément Villaume







