À la place de ce modèle agro-industriel, les opposants aux bassines proposent de relocaliser les productions agricoles, de partager les ressources en eau et de désobéir pour de vrai aux politiques, notamment grâce au plan « Patate » pour une autonomie alimentaire de territoire. Une bataille nationale est lancée.
Alors on a pas d’alternatives, vraiment ? Pour éviter de plastifier des centaines de terres cultivables, de voir 30 % de l’eau des bassines s’évaporer en plein cagnard et de laisser un petit bouillon de culture de bactéries se développer sur les bâches noires, les opposants proposent un Projet alternatif de territoire pour l’alimentation, la terre et l’eau (Patate). Tout d’abord, en préservant la ressource en eau. « Il faudrait bien que les agriculteurs de la FNSEA revoient leurs cours d’école sur le cycle de l’eau, car ils voient juste ça comme un volume à consommer. Ces agro-managers sont complètement déconnectés de la nature dans laquelle ils travaillent », lance Jean-François Périgné, producteur de moules à l’île d’Oléron, qui redoute en mer les effets dévastateurs des bassines. « On est des cueilleurs plus que des éleveurs, on dépend complètement du milieu. À la fin de l’été, au moment de la période de reproduction des huîtres, on a entre 1 500 et 2 000 kilomètres de rivières à sec sur nos quatre départements, ça cause quand même », continue le mytiliculteur.
De l’emploi à l’hectare
« On n’est pas contre l’irrigation, mais dans l’immédiat, on pourrait corréler les volumes d’eau attribués en fonction du nombre d’emplois créés » explique Julien Le Guet. Mieux répartir, donc.
Ce qui cloche derrière ce besoin d’eau ? Quelques grains d’or (2). Le maïs, cette plante tropicale qui réclame de gros apports en eau au moment où elle est la plus rare, en juillet et août. « Si tu enlèves le maïs de l’équation, il n’y a plus besoin de bassines », résume souvent Benoît Biteau, eurodéputé écolo. Derrière ces immenses réservoirs, parfois construits sans permis d’aménager, se cache d’autres cultures céréalières hyper rentables pour alimenter les méthaniseurs qui fleurissent un peu partout dans les Deux-Sèvres (3).
Avec des capacités nutritives similaires voire supérieures, le sorgho pourrait être une sacrée alternative au fourrage intensif. « Il faut arrêter de ne penser sa ferme qu’à travers le maïs, ce n’est pas l’alpha et l’oméga de l’agriculture, précise Nicolas Girod, porte-parole de la Conf’. On peut avoir des fermes plus autonomes, avec plus de prairies, de pâturages, de polyculture-élevage et de maraîchage pour répondre à la demande alimentaire locale. »
Car le constat est cinglant. Au sein de la quarantaine de communes qui composent la communauté d’agglomération niortaise, seulement 2 % des productions agricoles finissent dans les assiettes des habitants. « Pourtant c’est très rural, tu fais même pas cinq bornes en quittant Niort et tu as des champs ! s’exclame Julien Le Guet. On réclame une finalité sociale de l’agriculture. Et si on donnait l’eau à ceux qui s’inscrivent dans une autonomie alimentaire à l’échelle des territoires ? »
Plus on produit, plus on a de surplus, plus on gaspille, plus on pollue. C’est la loi de l’agro-industrie. Avec le projet Patate, on espère aussi redonner la voix au citoyen sur ce qu’il veut manger. La bonne bouffe locale passe aussi par plus de démocratie. « Au lieu de fustiger le consommateur parce qu’il ne soutient pas l’agriculture française, on doit débattre avec lui de la suite, propose Nicolas Girod. C’est l’alimentation choisie collectivement qui va réorienter notre modèle agricole. Quand on voit ce que l’on met dans les plans de relance, si on orientait l’argent public un poil autrement, on pourrait largement avoir des fermes plus résilientes. »
Le Varenne trop bien ficelé
Car pas moins de 90 % des paysans locaux se débrouillent très bien sans irrigation. Ce hold-up est orchestré par l’État, qui a lancé le Varenne de l’eau et du changement climatique en mai dernier, mené par le ministre de l’agriculture Julien Denormandie. « Le marais poitevin, c’est un espace-test. Si ça couine pas trop, ils vont généraliser les bassines à l’ensemble du territoire national », à travers des Projets de territoire pour la gestion de l’eau. « Dès qu’il y a des PTGE, tu sais qu’en bout de chaîne, c’est pour faire des bassines. » En filigrane, il est prévu en effet la construction d’un millier de bassines partout en France, selon les déclarations jamais démenties du ministre de l’époque Didier Guillaume. Les bassines pourraient bien fleurir dans la région Centre, en Haute-Vienne ou dans le bassin versant du Drac dans les Alpes. « C’est pas dans les tuyaux, mais déjà dans les têtes pour la région Auvergne-Rhône-Alpes », confie un autre paysan.
Une quarantaine de bassines sont déjà en eau en Vendée ou ailleurs. Là-bas, les assecs hivernaux sont fréquents. Et les fermes sont très chères à reprendre à cause de la valeur du foncier qui explose.
Un petit air de Larzac…
Avec le temps des mobilisations, la question des bassines devient une affaire nationale. Une journée de lutte pour le climat est aussi organisée, en marge de la Cop26. Les méga-bassines, ce n’est pas seulement un enjeu local, mais aussi une question climatique. Et peut-être l’un des premiers leviers pour réorienter l’agriculture de demain, comme avec la lutte du Larzac en 2003 ou contre la ferme des 1000 vaches, dans la Somme. « Les politiques feignent de mettre les gens autour de la table pour nous faire avaler les décisions prises dans les cabinets ministériels. Quand on écoute Denormandie au début du Varenne de l’eau, on a l’impression que les conclusions sont déjà écrites », constate Nicolas Girod, également éleveur de vaches laitières dans le Jura. « L’objectif, c’est de montrer les muscles et d’empêcher que ça se fasse, continue-t-il. De l’eau pour produire quoi ? Et l’argent qui est balancé pour les bassines, pourquoi ne pas l’investir pour accompagner les agriculteurs ? Le 6 novembre, la journée de mobilisation est capitale, car si on perd, on va vers l’accélération de l’accaparement de l’eau, des semences, du foncier, des OGM, des brevets, du vivant. C’est la survie du monde paysan qui est en jeu. »
Clément Villaume
1 – À lire, le mémoire de recherche de Clémence Anno, intitulé La mobilisation du collectif : Bassines Non Merci ! face à l’application partielle de la directive cadre européenne sur l’eau dans le bassin-versant de la Sèvre-Niortaise.
2 – À voir en accès libre, le documentaire Pour quelques grains d’or de David Briffaud et Fabien Mazzocco, réalisé en 2009, 52 minutes.
3 – À lire en accès libre « Méthanisation : à plein gaz vers l’agro-industrie » sur notre site ou dans L’âdf n°162.







