En Calabre, Riace a d’abord été connu pour les deux inestimables Bronzes, des sculptures repêchées sur sa côte en 1972. Puis le village est devenu célèbre dans les années 2000 grâce à son accueil des migrants. Un modèle porté au pinacle qui s’est arrêté brutalement en 2018.
Janvier 2020, à Riace Marina. Matteo Salvini, élu sénateur de Calabre en 2018, lance à la foule : « Ici, nous voulons des touristes qui paient, pas des touristes qui soient payés » — allusion aux migrants et au financement de leur accueil par le Sprar (Système de protection des demandeurs d’asile et des réfugiés), un fond de l’état. Applaudissements des riverains, qui semblent avoir oublié qu’il y a peu, la Lega voulait couper en deux l’Italie, pour ne plus avoir à payer pour les « terroni » (les bouseux) du Sud. Les « touristes », eux, sont partis en 2018, quand Salvini, alors ministre de l’Intérieur, a signé une circulaire qui mettait un terme au « modèle Riace ».
Après le débarquement en 1998 d’un bateau avec à son bord 250 Kurdes, ce modèle prévoyait d’intégrer au tissu local les migrants en quête d’un toit et d’un travail. Les villages du secteur étant touchés d’un même mal – les jeunes partis travailler au Nord, il n’y restait plus que des vieux, des maisons inhabitées, des écoles vides et une activité économique exsangue.
Riace, un village à deux visages
Riace a toujours été scindé en deux. D’un côté le bourg sur la mer, qui compte la moitié de la population — « à Riace Marina, Mimmo Lucano n’a jamais gagné les élections », raconte son nouveau maire, Antonio Trifoli, élu grâce aux voix de la Lega, mais qui en refuse l’étiquette. L’autre partie de Riace est un bourg niché dans la montagne après sept kilomètres d’une petite route sinueuse. En arrivant sur la place, nous nous approchons d’un homme, la soixantaine, cou massif, mal rasé, casquette de berger. À nos salutations, il ne répond pas. Sur le temps qu’il fait, no comment. Une question, et il descend les marches. Sans doute pour nous rappeler que l’étranger, ici, c’est d’abord celui qui vient d’au-delà de la pancarte qui annonce l’entrée du village.
Ce village, Mimmo Lucano le voulait « global », avec, notamment, ses laboratoires — des ateliers didactiques où travaillaient un migrant accompagné d’un habitant du cru — dont il ne reste plus que des portes fermées. Les rues sont désertes. Les migrants s’en sont allés. Un magasin tenu par des Nigérians semble avoir résisté. Ils vendent des biens alimentaires. Mais à nos questions, ils ne répondent pas non plus. Au procès, c’est aussi la stratégie du silence qu’ont adoptée 26 inculpés sur 27, accusés de détournement de fonds, escroquerie, falsification, fausses factures, abus de pouvoir et association de malfaiteurs. Dix-sept ont été condamnés, pour un total de 77 années de prison et plus de 3 millions d’euros à payer.
« Dans le sens de l’accueil pur »
Pour ces mêmes motifs, Mimmo Lucano, maire de Riace de 2004 à 2019, doit à lui seul régler 531 752 euros, en plus de sa peine de 13 ans et deux mois de prison — le double de ce que demandait le Parquet. Il nous reçoit dans un des laboratoires aujourd’hui inactif. « Qui me connaît sait que je n’ai pas profité d’un euro. Je n’ai pas de maison, pas de comptes cachés. » Il se lève et extraie deux feuilles d’un dossier. « Le colonel de la Guardia di Finanza [la brigade du fisc] le reconnaît lui-même. » Aux juges qui l’interrogent sur les gains que l’ex-maire aurait pu soutirer, le colonel Sportelli répond que l’ancien maire est « idéaliste, dans le sens d’un accueil pur (…) Non, il n’a pas tiré d’avantage économique. Juste politique. »
Les juges ne partagent pas ce sentiment. Ils décrivent Lucano doué d’une « ruse masquée sous une fausse innocence ». Dans les 900 pages de leur jugement, ils notent que l’édile n’a pas retiré d’argent sur son compte courant durant des mois. Qu’il reçoit 800 euros mensuels des îles Caïman. Qu’un certain Rosario Zurzolo (relaxé) a payé l’appartement de sa fille de janvier 2015 à novembre 2016, à Rome. Qu’il a acquis un moulin à huile au nom de son association Città Futura, et des maisons vouées au « tourisme de l’accueil », dont une occupée à titre gracieux par sa compagne éthiopienne Lemlem Tesfahun, richement meublée, alors que les migrants se contentaient du vieux mobilier des années 50 fourni par les propriétaires. Qu’il a fait des voyages payés en liquide en compagnie de Lemlem.
Les juges l’ont finalement condamné. « Un jugement aberrant, nous allons faire appel, s’emporte son avocat, Andrea Daqua. Tous les délits sont infondés. La moitié des 900 pages sont constituées d’écoutes téléphoniques qui ne sont pas utilisables ». Écoutes sur lesquelles on peut lire que Lucano se plaignait que « d’autres le faisaient [l’accueil] dans un seul but économique ». Leurs irrégularités, il s’en rendait en effet compte, mais ne les empêchait pas par peur de perdre des votes.
Quoiqu’il en soit, l’ancien maire reconnaît que la situation a dérapé.
Mais aussi, notent les juges, parfois sans compétences pour accompagner les migrants sur le plan linguistique, psychologique ou légal. « Elles ont été créées en collaboration avec Lucano, estime au contraire le maire actuel, Antonio Trifoli. Au départ, j’étais dans le projet de Città futura [l’association fondée par Mimmo Lucano]. Mais quand j’ai vu que ça dérapait, je suis parti. Accueillir, oui, mais quand on est allé chercher des Palestiniens en Palestine, avec 4 millions à la clef, non. Ce n’était plus de l’accueil d’urgence. » Le « cercle magique de l’accueil » s’est agrandi dès 2009, avec les associations Welcome, Oltre Lampedusa, Girasole, Riace accoglie, Centro Italiano protezione civile SS Medici, Los migrantes. À partir de 2016, tous ont néanmoins commencé à sentir le vent du boulet.
Mauvaise gestion de l’argent public
Jusque-là, les trois sources d’argent (le Sprar du ministère ; le CAS de la préfecture, créé pour faire face au flux migratoire de 2014 ; le MSNA, pour les mineurs non accompagnés) n’étaient pas très regardantes en termes de justificatifs. Changement de système en juillet 2016 : il faut désormais expliquer ses dépenses. Les inspections commencent. Comment justifier d’un argent qui n’a pas été distribué aux migrants mais n’est pourtant plus dans les caisses ? En émettant de fausses factures : bonbonnes de gaz, matelas, meubles, carburant, tout y passe, plus les « prestations occasionnelles » jamais réalisées. Les rapports des fonctionnaires du ministère ne sont pas bons. Le quatrième arrive sur le bureau du préfet, qui le transmet au procureur de Locri, qui, lui, a déjà reçu la plainte de Francesco Ruga, un commerçant affirmant avoir refusé d’entrer dans la combine.
Autres points reprochés à Lucano : avoir délégué, sans marché public, à deux coopératives non inscrites au registre régional, le traitement des déchets, que l’ancien édile avait imaginé en porte à porte avec deux ânes. Mais surtout, avoir organisé avec l’argent voué aux migrants un festival — le Riace film festival — et des concerts d’été pour, en 2015, 100 000 euros, dont 45 000 pour le seul Roberto Vecchioni, chanteur classé à gauche. À cela s’ajoute d’avoir fait croire à la Sacem italienne (la S.I.A.E, partie civile au procès) que ces concerts n’avaient pas eu lieu, pour ne pas payer les droits d’auteurs.
Rien perdu de son idéal
Finalement, Mimmo Lucano n’a pas été condamné pour avoir triché avec les lois italiennes un peu strictes, en faisant de fausses cartes d’identité, ou encore en organisant des mariages truqués. Il a payé pour une mauvaise gestion de l’argent public destinée, selon les magistrats, à façonner son image. « Quand il a su que le magazine Fortune l’avait classé parmi les 50 personnalités les plus influentes au monde, Mimmo ne s’est pas réjoui, se souvient Shu Aiello, auteur du documentaire Un paese di Calabria. Il m’a dit : “les problèmes vont commencer”. »
Beaucoup crient au procès politique — souvent sans avoir lu une ligne du jugement, plus enclins à défendre le symbole d’une gauche elle-même en difficulté, qu’à explorer un modèle aux fragilités intrinsèques. Les dispositifs Sprar, CAS, et MSNA prévoyaient des séjours de 6 mois, quand le maire voulait retenir les migrants sur le long terme. Par ailleurs, le tissu économique local, au taux de chômage stratosphérique, avait peu de chances d’être boosté par quelques ateliers-laboratoires, aussi intéressants soient-ils. Quant aux migrants eux-mêmes, le Nord semble les attirer autant qu’il attire les jeunes calabrais : 60 % y vivent, et 24 % au Centre, pour seulement 12 % dans le Sud – les 4 % restants vivent dans les différentes îles.
Pascal Corazza








