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Depuis plus de cinquante ans, Jacqueline Lavillonnière accompagne les femmes qui souhaitent accoucher chez elles. Obstacles pratiques, juridiques, culturels,… Pas de quoi l’effrayer.
Un grand sens de l’observation, de l’énergie et quelques hasards. Voilà ce qui a mené Jacqueline Lavillonnière sur le chemin de l’accouchement à domicile. Accompagner les femmes qui souhaitent accoucher à la maison, ce n’était pourtant pas vraiment dans ses plans. « La pensée dominante à l’époque, c’était que l’accouchement à domicile était une pratique d’un autre siècle », se rappelle-t-elle, installée dans son paisible jardin à Val-du-Layon, près d’Angers. En 1972, après quatre ans en hôpital en Seine-Saint-Denis, elle s’installe en Ardèche.
Et c’est là qu’un jeune couple de « néo-ruraux » lui demande de l’accompagner dans la naissance de son enfant, prévue à la maison. « J’avais une sacrée trouille », raconte-t-elle, amusée. L’accouchement se passe bien, et de bouche-à-oreille, Jacqueline Lavillonnière devient la spécialiste de l’accouchement à domicile de la région.
Les avantages d’accoucher chez soi ? « La femme ne sort pas de la bulle de sécurité que lui offre son domicile », explique la maïeuticienne. « Se déplacer à l’hôpital génère du stress et ralentit le travail. » Accoucher dans un cocon familier et en toute sécurité, c’est possible, mais à certaines conditions. Chaque sage-femme respecte des principes : les femmes trop éloignées d’une maternité, ayant eu une césarienne, ou à risque, sont dirigées vers l’hôpital.
Au Canada ou au Royaume-Uni, où l’accouchement à domicile est répandu, des études ont montré qu’avec cette sélection, la pratique ne comporte pas plus de risques qu’un accouchement à l’hôpital. En France, l’accouchement à domicile reste anecdotique : 2 000 naissances sur 800 000 nouveaux-nés chaque année.
« Arriver à garder les mains dans le dos »
Si la pratique est de plus en plus connue, elle reste mal perçue. « Pour que l’accouchement à domicile se développe, il faudrait un véritable changement de vision des pouvoirs publics », râle Jacqueline Lavillonnière. Ce choix est éminemment politique, car il dessaisit les gynécologues de leur place autour de la naissance. Il remet aussi en question la médicalisation de l’accouchement : « Ma dernière épisiotomie remonte à une trentaine d’années ! », témoigne la sage-femme.
Elle affirme, un brun provocatrice :
Un accident de la route vient perturber sa trajectoire en 1991. « Ça a eu le mérite de me donner du temps », glisse Jacqueline Lavillonnière, dont la santé l’empêche de travailler pendant trois ans. Elle devient alors présidente d’une association professionnelle. « C’était la première fois que je militais, ça m’a surprise d’être sur le devant de la scène. » Elle prend ensuite la tête d’un syndicat.
Devant le Conseil d’État
L’adversité, Jacqueline Lavillonnière doit aimer ça. Sinon, comment expliquer qu’en 2015, elle ait décidé d’affronter en justice le principal obstacle à l’accouchement à domicile ? Depuis le début des années 2000, la loi exige que tous les professionnels de santé libéraux, dont les sages-femmes, soient assurés. Problème : les assureurs ne proposent aucune offre pour les accouchements à domicile, ce qui place de fait les sages-femmes qui les pratiquent dans l’illégalité. Jacqueline Lavillonnière part alors « au charbon » : « Je suis vieille, je suis reconnue dans le paysage, je cours moins de risque que d’autres sages-femmes. » Elle poursuit le Bureau central de tarification des assurances, pour qu’il enjoigne aux assureurs de respecter leurs obligations. Après une première victoire au tribunal, une assurance à 22 000 euros par an est proposée : beaucoup trop cher, au regard des revenus de la profession. Jacqueline Lavillonnière part en appel, sans succès. « Il ne me reste plus qu’une solution : aller au Conseil d’État pour casser cette décision. » Elle attend désormais une date de séance.
A 76 ans, elle aurait pu choisir de profiter de sa retraite plutôt que de courir les rendez-vous avec son avocat. Peine perdue, elle gambade de congrès de gynécologues en formations pour les jeunes sages-femmes.
« J’essaie de les secouer un peu, pour qu’elles réfléchissent bien avant d’intervenir pendant un accouchement », explique-t-elle. D’où lui vient cette énergie ? Elle évoque sa « colère contre les injustices », dont les racines remontent, raconte-t-elle, au « mépris » des employeurs de son père, homme à tout faire.
Au-delà de l’accouchement physiologique, Jacqueline Lavillonnière défend un accompagnement global des femmes, qui prend en compte leur parcours personnel, de la contraception à la ménopause.
Marine Forestier et Laure Delacloche








