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En polaire et en colère, trois femmes paysannes causent ensemble du sexisme quotidien dans le milieu agricole. Au marché, à la Chambre d’agriculture ou à la table du soir, la bande dessinée Il est où le patron ? de Maud Bénézit témoigne d’une lutte acharnée pour enfin reconnaître une place injustement oubliée.
« Ah dis-moi donc bergère, comment me parle-t-on ? Monsieur faut vous y faire, on a changé de ton, et mon pied au derrière n’est pas pour mes moutons », chantait Anne Sylvestre en 1975. Cette chanson d’une bergère en colère, c’est le début et la fin de la bande dessinée Il est où le patron ? de Maud Bénézit et du collectif des Paysannes en polaire. L’histoire d’une rencontre qui commence autour d’un café dans un petit marché d’un village de montagne. Il y a Coline qui fait du fromage de brebis, Anouk l’apicultrice et Joséphine, « la petite repreneuse » de Georges, un éleveur de chèvres qui va partir en retraite. Toutes les trois sont des femmes paysannes, qui prennent vie grâce au coup de crayon de la dessinatrice et aux anecdotes bien vécues du collectif formé par Céline Berthier, Marion Boissier, Fanny Demarque, Florie Salanié et Guilaine Trossat, des apicultrices, maraîchères, bergères ou encore fromagères en Ardèche et dans le Briançonnais.
Il est où le patron ? raconte au fil des saisons les réflexions féministes de sœurs paysannes face à un milieu agricole très patriarcal. Petit à petit, les trois personnages se lient d’amitié, se filent des coups de main et témoignent de leur quotidien avec le machisme ambiant. En stage à la Chambre d’agriculture, un mâle leur assène qu’« il faut avoir les couilles d’investir ! ». Au marché, les clients leur font des remarques sur leur tenue ou sur leur force, car Joséphine n’est « pas bien épaisse », qu’elle « va en baver pour la ménopause » et que « quand même elle pourrait mettre un soutien-gorge ». À travers la bande dessinée, les Paysannes en polaire ont décidé de témoigner des petites choses du système patriarcal.
Chronique ordinaire du patriarcat
Dans les réunions syndicales ou question matos, c’est pas vraiment mieux. Les tracteurs, les faneuses, les outils… Tout a été pensé pour faciliter le travail des hommes. Et il y en a toujours un pour couper la parole, leur apprendre à conduire un C15 ou manier la tronçonneuse…
Mais elles sont où, les paysannes ? Bien présentes selon le réseau des Civam (1), des associations issues de l’éducation populaire qui soutiennent des projets collectifs en milieu rural : 32 % de femmes travaillent dans les fermes et un quart d’entre elles sont des cheffes d’exploitation. D’autres organisations comme Reclaim the fields, un mouvement européen paysan anticapitaliste et autogestionnaire, a aussi décidé de recueillir les témoignages de consœurs de tous les pays.
Faire les clôtures, mouler les fromages, soigner les animaux, aider à la mise bas, vendre sur le marché, amener les enfants à l’école, préparer la bouffe du soir, faire les factures et la paperasse… Bien souvent, ces tâches sont réservées aux fermières. Un boulot très mal considéré en premier lieu par les compagnons ou associés qui, eux, « portent les trucs lourds ». Joyeux et militant, Il est où le patron ? est une invitation à s’interroger sur ses propres pratiques et à jeter un autre regard sur les paysannes de l’ombre, qui refusent le statut de « femme de ». Le machisme a la peau dure. Il y a encore du boulot pour le dégager. Mais pour une fois, c’est la bergère qui met le coup de pied au derrière.
Clément Villaume
1 – Les Civam sont des centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural.








