Thierry Breton, ami de Linky, seigneur du pantouflage

Thierry Breton passe depuis trente ans du public au privé, quitte à multiplier les situations de possibles conflits d’intérêts. Cela ne semble pas inquiéter Emmanuel Macron, qui souhaite en faire le nouveau commissaire européen français.

Il faut croire que la macronie ne possède pas, en son sein, d’individus pouvant prétendre au poste de Commissaire européen et sur lesquels ne pèsent aucun soupçon de conflits d’intérêts. La candidature de Sylvie Goulard, le premier choix du président de la République, a déjà été repoussée par les eurodéputé·es. Le Parlement européen lui reprochait notamment ses liens avec un think-tank états-unien, l’Institut Berggruen, qui la rémunérait plus de 10 000 euros bruts par mois alors qu’elle était dans le même temps député européenne.

En réaction à cet échec, Emmanuel Macron a décidé de présenter la candidature de Thierry Breton. Pour le même résultat ? Cet homme d’affaires passe en effet, depuis trente ans, du secteur public au secteur privé, avec la fâcheuse tendance à détrousser le premier au profit du second.

Après avoir dirigé les entreprises Bull et Thompson, Thierry Breton accède à la présidence de France Telecom en 2002. C’est sous son règne que l’entreprise historique est privatisée, en 2004. Six mois plus tard, il est nommé ministre de l’économie. Mais apparemment, ce transfert du privé au public ne lui a pas ôté le goût des privatisations. Son tableau de chasse est impressionnant : lors de son passage à Bercy, l’État aura cédé 15 % du capital d’EDF au privé, privatisé GDF et les autoroutes. Qui dit mieux ?

Une plainte d’Anticor

Cela étant fait, Thierry Breton repart dans le privé en se faisant embaucher dans une banque qu’Emmanuel Macron connaît bien, pour y avoir également travaillé : Rothschild. Il y restera une année, avant d’être nommé président du directoire d’Atos. Et c’est là où le bât pourrait blesser…

Car si les pantouflages de Thierry Breton ont de quoi interroger, ses fonctions chez Atos pourraient relever, cette fois, du conflit d’intérêts pur et dur. C’est ce qu’en pense Anticor, qui a déposé en septembre une plainte contre X avec constitution de partie civile. En cause : l’attribution à Atos de marchés relatifs aux radars automatiques.

L’association de lutte contre la corruption se base sur un rapport de l’Inspection générale de l’administration, qui avait relevé des « errements » dans les procédures. Sur la base de ce document, Anticor estime que, « au final, il semble qu’entre 2003 et 2011, les procédures de mise en concurrence pour attribuer ces marchés – pour un montant cumulé d’un milliard d’euros ! – n’ont pas respecté un des grands principes de la commande publique, à savoir l’égalité entre les candidats ».

Pour rappel, Thierry Breton a été ministre de l’économie entre février 2005 et mai 2007, puis désigné président du directoire d’Atos dès novembre 2008 – poste qu’il occupe toujours aujourd’hui.

Atos a conçu et expérimenté Linky

Et puis, il y a Linky. Deux entreprises françaises ont largement bénéficié de ce projet industriel de plus de 5 milliards d’euros : Capgémini, et Atos. C’est à cette dernière qu’a été confiée la conception du compteur, et la réalisation de phases de tests. L’entreprise a notamment, au sein du consortium GreenLys, réalisé des essais sur les villes de Lyon et Grenoble pour un montant d’environ 40 millions d’euros. Et cela dès décembre 2009. Elle a aussi été chargée de mettre au point l’intégration des systèmes d’information des compteurs communicants Gazpar – l’équivalent de Linky pour le gaz – pour plus de 10 millions d’euros.

Thierry Breton apparaît ici avec la double casquette de celui qui lance la commande lorsqu’il est ministre, puis la réceptionne une fois retourné dans le privé. En effet, c’est la loi du 13 juillet 2005, fixant les orientations de la politique énergétique, qui a mis le pied à l’étrier de ces programmes de déploiement massif de compteurs communicants.

ErDF, devenu Enedis, était invité à concevoir et installer « des dispositifs permettant aux fournisseurs de proposer à leurs clients des prix différents suivant les périodes de l’année ou de la journée et incitant les utilisateurs des réseaux à limiter leur consommation pendant les périodes où la consommation de l’ensemble des consommateurs est la plus élevée ». Cette loi marque ainsi le début de l’aventure des compteurs communicants. Et elle est, entre autres, signée par le ministre de l’économie de l’époque, Thierry Breton.

Numéro 3 d’Atos : l’ex-directeur de cabinet du ministre

Ce possible conflit d’intérêts n’a pas été évoqué lors de la table ronde organisée en décembre 2017 à l’Assemblée nationale par l’Opecst (Office parlementaire des choix scientifiques). Les débats étaient alors menés par le député Cédric Villani, par ailleurs membre du conseil scientifique… d’Atos ! C’est d’ailleurs le seul conseil scientifique dont le candidat à la mairie de Paris n’a pas démissionné suite à son élection. On évolue décidément en vase clos. Ainsi, l’actuel numéro 3 du groupe se nomme Gilles Grapinet. Ce n’est pas un inconnu : il était directeur de cabinet de Thierry Breton lorsque celui-ci était ministre.

Pas de quoi rassurer celles et ceux qui ont repoussé la candidature de Sylvie Goulard. D’autant que, s’il devenait comme il le souhaite commissaire, il gérerait l’épais portefeuille de la politique industrielle, du marché intérieur, de la défense, de l’espace et du numérique !

Outre qu’Atos touche des subventions européennes, le journal Marianne note aussi que « Thierry Breton, s’il était nommé commissaire, aurait théoriquement à gérer la politique européenne d’investissement dans le domaine des supercalculateurs, les ordinateurs les plus puissants, dont la construction est la spécialité d’Atos ». Or Thierry Breton possède plus de 500 000 actions du groupe, pour un montant global d’environ 34 millions d’euros. « S’il est confirmé au poste de commissaire européen, il ne disposera au jour de sa prise de fonction d’aucune action, d’aucune sorte dans aucune société exactement comme il l’avait fait lorsqu’il avait été nommé ministre de l’économie, des finances et de l’industrie en 2005 », a fait savoir son entourage. Ouf ?

Nicolas Bérard