En avril 2016, des milliers de paysans ont vécu trois semaines sur la place principale d’Asunción, la capitale du Paraguay, pour demander l’annulation de leurs dettes et une politique de soutien à l’agriculture familiale. Article initialement publié en juin 2016.
Assise sur un coin d’escalier, Lydia Noñez me propose un bol de soupe – des pâtes dans un bouillon de viande. « Ce n’est pas grand-chose », s’excuse-t-elle. On cuisine comme on peut dans le squat à ciel ouvert qu’est devenue la place de l’Indépendance, occupée depuis quelques jours par des milliers de paysans paraguayens. A l’appel de leurs organisations, ils ont chargé des matelas, des marmites, des vivres et des ballots de vêtements sur des camions, et les voilà qui circulent à Asunción, la capitale, avec leur sac de voyage sur l’épaule. Sur la place principale, tout près du Congrès, ils ont tendu des cordes à linge et des bâches qui les protègent de la pluie, accroché des hamacs aux arbres et aux monuments, allumé de grands feux sous les marmites, disposé au sol des tas de manioc et de charbon. Le jour, ils manifestent dans les rues, écoutent les discours de leurs représentants à la tribune, et s’occupent des tâches quotidiennes. Le soir, ils s’étendent sur des paillasses, des tissus, des bouts de carton… Et en permanence, ils boivent et offrent le tereré, une infusion glacée d’herbe à maté et d’autres plantes médicinales ou aromatiques. Quand il ne pleut pas, la chaleur est étouffante. Le tereré désaltère et rend l’attente plus supportable.
« Je n’ai jamais vu une manifestation comme celle-ci »
L’occupation de la place est coûteuse, en temps comme en argent, mais les paysans ont l’habitude. Pour réclamer une école, on campe devant le ministère de l’Education. Pour l’eau potable, on dort sur la route… Face au mépris des dirigeants politiques, il faut faire un peu de désordre et rester là, planté comme un reproche, ne serait-ce que pour obtenir le respect de ses droits.
Cette fois, los campesinos demandent la promulgation du projet de loi de renforcement de l’agriculture paysanne et indigène, et l’annulation des dettes des petits agriculteurs. Ils sont alliés au mouvement des coopératives de service et de crédit. Celui-ci proteste contre l’instauration d’une taxe sur les sociétaires de ces coopératives, qui jouent par exemple un rôle d’intermédiaire pour le paiement des factures d’eau et d’électricité. Une taxe indirecte de plus, dans un pays qui n’impose quasiment pas les riches et a la politique fiscale la plus injuste d’Amérique du Sud !
Il y a sur la place une majorité d’hommes. Les femmes sont restées sur les fermes, pour que les enfants aillent à l’école et ne soient pas exposés aux risques de répression. Mais Lydia a tenu à accompagner son fils, qui fait partie des responsables de la coordination paysanne. Norma Mendoza est venue aussi, malgré sa grossesse, avec son mari et un enfant en bas âge. « Ça donne une certaine espérance d’être là. Je n’ai jamais vu une manifestation comme celle-ci », confie-t-elle. D’après l’association Decidamos, qui incite les citoyens à s’exprimer et à exercer leur pouvoir, il n’y avait pas eu de mobilisation d’une telle ampleur depuis la fin de la dictature, en 1989.
« Pour que nos enfants n’aient pas à vivre la même chose que nous »
Lydia et Norma font partie de la communauté de Laterza Cue, à l’est du pays, constituée de 80 familles qui vivent et cultivent des terres depuis plus de 40 ans. Cernées par les champs de soja, elles se battent contre l’appétit d’entreprises qui sont allées jusqu’à labourer leurs champs cultivés et raser leurs maisons. En 2014, les gens de Laterza Cue sont restés un mois devant l’institut national qui gère les terres. Sur les 3 000 hectares concernés, le gouvernement leur en a finalement attribué 500, avec la promesse de leur délivrer des titres de propriété. Ils attendent toujours les papiers. « Nous sommes là pour que nos enfants n’aient pas à vivre la même chose que nous, témoigne Carlo Antonio Muñez, le mari de Norma. J’ai vu mon propre père, qui avait 14 enfants, se battre contre la dictature. Nous pensons qu’il y aura un jour où nous n’aurons pas besoin du gouvernement pour construire notre propre vie. » Accusée de vol avec violence sur un faux témoignage, Norma a passé un mois en prison, jusqu’à ce qu’un second diagnostic médical ne la mette hors de cause. A 16 ans, sa fille a également été inculpée pour avoir pris une photo sans autorisation… Carlo et Norma ont dû vendre leurs animaux pour la faire sortir de prison.
Sur la place, chacun sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur. Les policiers restent en retrait, de l’autre côté de la rue, et les paysans ont instauré entre eux une forme de discipline. Pas d’alcool. Le soir, quelques hommes munis de bâtons contrôlent les entrées dans le périmètre occupé. La place est régulièrement balayée, et reste plutôt propre malgré le manque d’eau et la densité de population. Heureusement, il y a toute une rangée de toilettes publiques, et les habitants du bidonville voisin – anciens paysans pour une bonne part – qui proposent contre un peu d’argent une douche, et de la glace pour les tererés. Un filet de volley a été installé dans la rue, entre une maisonnette en bois du bidonville et la place occupée…
Le 24 avril, après 23 jours de mobilisation, les paysans sont parvenus à un accord avec le gouvernement. Les dettes n’ont pas été annulées, mais les conditions de remboursement ont été largement assouplies, ce qui permettra à ceux qui étaient en difficulté de ne pas perdre leur terre.
Lisa Giachino – article paru dans L’âge de faire n°109, juin 2016
Légende photo : Lydia Nonez fait partie de la communauté de Laterza Cue, qui se bat depuis 40 ans pour conserver ses terres.
© ADF/CCFD/PROGRAMME MERCOSUR SOCIAL ET SOLIDAIRE
Soutenez le journal
Vous êtes déjà abonné·e à L’âge de faire, et tous vos proches le sont aussi ?
Vous voulez nous soutenir encore plus ? Nous acceptons les dons !
Pour soutenir L’âge de faire par le don (agrée pour réduction d’impôt) :
il vous faut alors passer par la plateforme internet de l’association J’aime l’info, agréée pour vous fournir un reçu fiscal.







