Alors que des milliers de personnes ont manifesté le 22 avril, des opposants au projet d’autoroute entre Castres et Toulouse tentent par tous les moyens d’empêcher l’abattage d’arbres le long du tracé. Et quand il est trop tard, ils replantent.
16h30, mercredi 5 avril. Une quinzaine de personnes s’est réunie au bord de la route nationale 126, à Puylaurens (Tarn). Une jeune femme donne des explications à l’équipe. « On fait un trou assez gros, on mouille le fond, on dépose l’arbre sans écraser les racines et ensuite on rajoute la terre. » Derrière elle, les voitures défilent à toute allure. Quelques véhicules émettent un vif coup de klaxon en guise de soutien, aussitôt salué par la troupe. Les militants se mettent à l’œuvre sur ce talus enherbé où, il y a quelques jours à peine, des machines sont venues abattre des chênes et des pins. Les monstres d’acier étaient envoyés par NGE-Atosca, le concessionnaire de la future autoroute A69 qui reliera Toulouse et Castres. Le chantier a démarré au début du mois de mars par la coupe d’arbres le long du tracé. Un acte déchirant pour les opposants à cet aménagement jugé inutile : en plus de longer la RN126, l’A69 permettra un faible gain de temps (12 à 15 minutes) pour un trafic dérisoire (8 000 véhicules/jour) et à un coût prohibitif (8,37 euros l’aller). À côté des souches et des troncs coupés, les citoyens ont donc décidé de replanter pour montrer que la vie reprend. Une quarantaine de jeunes arbres ont été apportés par Envol vert, une association qui encourage localement l’agroforesterie. D’autres plants ont été offerts par des citoyens. Clément de Guibert fait partie de ces généreux donateurs : la clope au bec, il tasse la terre autour d’un peuplier, « l’arbre du peuple », sourit l’arboriculteur et enseignant-chercheur. Dans le coffre de sa voiture, des fruitiers attendent leur tour. L’abattage des premiers arbres a généré chez lui beaucoup d’émotion. « J’en avais les larmes aux yeux, glisse-t-il. Ce sont des individus centenaires perdus, et même si on replante de jeunes spécimens, ce n’est pas la même chose. Il y a un risque qu’ils meurent à cause de la sécheresse. »
Des « écureuils » dans les cimes
Depuis que les travaux de l’A69 sont entrés dans le concret, de nombreux citoyens se sont ralliés aux militants de la première heure pour dire non à l’artificialisation de 400 hectares de terres agricoles et naturelles, dont 13 ha de zones boisées. Plusieurs personnes ont alors grimpé aux arbres pour tenter d’empêcher leur abattage, d’autres sont montées sur des machines pour les mettre hors d’état de nuire. L’arrivée de Thomas Brail, activiste tarnais et fondateur du Groupe national de surveillance des arbres, a permis de décrocher quelques victoires. En s’accrochant en haut d’un platane destiné à être abattu et sans possibilité d’être délogé par les gendarmes, l’arboriste est devenu un héraut de la contestation. Plusieurs grimpeurs l’ont rejoint dans les cimes, se faisant appeler « les écureuils ». Pour les soutenir et assurer un relai 24 heures sur 24, un campement s’est installé au pied des arbres, vite renommé « le camping des platanes ». « C’est énorme ce qu’il se passe en ce moment, confie Geoffrey Tarroux, membre du collectif La voie est libre. Au camping, on ne manque de rien, beaucoup de gens viennent nous apporter de quoi boire, manger, se chauffer. Notre lutte bouillonne de vie ! » Les moments festifs se multiplient : concerts, chasse aux œufs pour Pâques, ateliers créatifs… et bien-sûr les plantations d’arbres. « Ils détruisent et nous on construit », glisse, sourire en coin, le militant. « Qui veux des arbres ? », demande Régis à la cantonade. Le grand gaillard à la barbe rousse s’est engagé dans le mouvement depuis deux semaines à peine. « Le premier jour, je suis allé récupérer deux écureuils perchés sur une abatteuse à Puylaurens, c’était mon baptême ! », plaisante-t-il avant de prendre un ton plus sérieux : « Voir une militante qui a l’âge de ma fille, transie de froid, tenir tête à des gendarmes, ça m’a bouleversé. » Depuis, le riverain s’investit dès qu’il le peut. Cécile, membre de La Voie est libre, est venue planter avec ses enfants de 7 et 10 ans. De l’autre côté de la route, des gendarmes observent leur travail sans intervenir. Les jours précédents, pour assurer la continuité des travaux, les forces de l’ordre s’étaient déployées en grand nombre. Un dispositif jugé démesuré par les opposants. « On nous diabolise », souffle Cécile. Les propos du ministre de l’Intérieur résonnent en elle. Auditionné par des députés le 5 avril dernier, Gérald Darmanin a prophétisé des « volontés d’installation de Zad » et de « manifestations extrêmement violentes », notamment autour du chantier d’autoroute Toulouse-Castres. Une prédiction faite avant même qu’ait lieu le rassemblement organisé le 22 avril dernier avec les Soulèvements de la terre, collectif dont le ministre a demandé la dissolution. Au camping des platanes, ces accusations laissent pantoise la foule qui n’offre pas un visage très menaçant. La médiatisation de cette lutte à travers les propos de Gérald Darmanin a surtout permis d’élargir les soutiens des opposants à un moment charnière de leur combat : toutes les pistes sont envisagées pour suspendre le chantier, de l’action non-violente aux recours en justice.
La manifestation du 22 avril a rassemblé entre 5 000 et 8 000 personnes, et s’est déroulée sans les heurts que le ministre avait prédits. Pour Geoffrey Tarroux, c’est une évidence, « ce projet d’autoroute n’ira pas au bout ».
Anouk Passelac








