Écoutez cet article, lu par Benjamin Huet :
Planté en monoculture industrielle sur des terres accaparées, il fait des ravages. Originaire d’Afrique, Elaeis guineensis est aussi une ressource précieuse pour de nombreuses communautés, et contribue à l’équilibre des forêts. Nous l’avons croisé au Cameroun…
Échapper au soleil brûlant en descendant le petit champ de palmiers est un soulagement. Ils sont plusieurs dizaines, alignés sur la pente, à produire ensemble une ombre dense. Le corps s’y détend comme s’il pénétrait dans une cave voûtée, même si la lumière perce par endroits. En plus de cette plantation, d’autres palmiers à huile sont dispersés parmi les bananiers et le manioc, un peu partout sur les terres du foyer Saint-Nicodème de PK24, à 24 km à l’est de Douala, au Cameroun. Le père Bernard, prêtre et médecin, cueille quelques noix brillantes. Rouges et orange, un peu allongées, elles sont serrées en énormes grappes autour du stipe – le « tronc » du palmier, qui n’est pas un arbre mais une plante à tige, bien qu’il puisse atteindre 25 mètres de haut. La peau est lisse, l’intérieur est filandreux et gras. Surprenant mais plutôt agréable, le goût est à des années-lumière du Nutella et autres produits industriels auxquels nous associons, en Europe, l’huile de palme. Chaque noix fournit « une dose d’antibiotique, les mamans nous en donnaient le matin avant de partir à l’école, affirme Bernard. On peut aussi utiliser l’huile pour s’enduire la peau. Dans les magasins, ça se vend cher. »
L’huile rouge : « Tout le monde en fait ! »
Éducatrice au sein de la chaîne de foyers Saint Nicodème, qui accueille des jeunes en difficulté (lire L’âdf n°174), Adeline a quitté la ville pour passer quelques jours sur place. « Quand on vient à la campagne, on en profite », sourit-elle. Assise sur les marches de la terrasse, elle casse une à une les noix de palme qu’elle a cuites au feu de bois, pour en sortir le noyau. Elle en fera de l’huile de palmiste, un produit de beauté. Auparavant, elle a pressé la pulpe de noix fraîches pour fabriquer son huile de palme non raffinée – la fameuse « huile rouge » que l’on voit partout, sur les marchés et les bords de route, en petites bouteilles ou en bidons. « Tout le monde en fait, souligne Adeline. Celle que l’on fait soi-même est la meilleure ! La Socapalm nous donne du second choix et envoie le reste à l’export… »
La Socapalm, ou Société camerounaise de palmeraies, était une entreprise publique créée en 1968 par l’État camerounais, qui n’en détient plus que 22 %. Elle appartient aujourd’hui au groupe Socfin (Société financière des caoutchoucs), holding basée au Luxembourg et contrôlée par le groupe Bolloré. Elle annonce avoir collecté, en 2021, 152 323 tonnes d’huile de palme brute, ce qui représente près de la moitié de la production du Cameroun, et lui permet de verser de confortables dividendes à ses actionnaires. Avant sa privatisation, elle avait pour mission de développer les plantations industrielles, mais aussi villageoises, en fournissant des plants sélectionnés aux paysans. Cette politique, qui visait à faire émerger « une nouvelle classe de planteurs » (1), avait déjà été menée par les pouvoirs public coloniaux : c’était le volet « social », négocié avec les communautés rurales, de l’extension du palmier. Mais celle-ci s’est également faite en accaparant des terres et en déplaçant des populations – que ce soit sous les colonisations allemande, française, et depuis l’indépendance du Cameroun, en 1960. Pourtant, la population n’avait attendu ni les colons, ni l’État pour utiliser Elaeis guineensis, soulignait en 2003 Joseph Gabriel Elong, géographe à l’université de Douala, dans un article des Cahiers d’Outremer (1).
Dans le Bas Mungo, sur le littoral au nord-ouest de Douala, « l’exploitation des palmeraies naturelles ou spontanées est restée pendant longtemps l’une des principales sources de revenus des populations, écrit le chercheur. Très tôt, l’enfant était initié à cette exploitation (le garçon à l’extraction de l’huile et du vin de palme par le père ; la fille au concassage des noix par la mère). Les adolescents entretenaient donc déjà des rapports très étroits avec cette plante. Cette relation privilégiée avec le palmier à huile se vérifie aussi dans les mets consommés dans la région dont 60 % en moyenne contiennent des dérivés du palmier à huile ». Joseph Gabriel Elong s’est intéressé aux plantations villageoises créées entre 1978 et 1991 dans le Bas-Mungo, et a constaté que ce n’était pas une bonne affaire pour les paysans : beaucoup de travail imposé par la Socapalm, peu de revenus. L’accaparement des terres a même provoqué, dans les années 2000, une « guerre de l’huile de palme ». Aujourd’hui, de nombreux petits planteurs préfèrent produire leur huile et la vendre sur le marché local. Au foyer PK24 de Saint-Nicodème, la fabrication d’huile artisanale, encadrée par un salarié de l’association, fait partie des travaux auxquels participent les jeunes hébergés sur place.
Riche en bêta-carotène
« Au-delà de son positionnement dans les “cultures de rente”, la filière palmier à huile en Afrique est essentiellement “vivrière” et assure un approvisionnement des marchés locaux, constate le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), une institution française. L’huile de palme rouge [est] le produit végétal le plus riche en bêta-carotène. Elle représente une source d’emploi de milliers de femmes en milieux rural et urbain. » (2) Principal corps gras consommé au Cameroun et en Côte d’Ivoire, l’huile rouge est utilisée pour la cuisson et comme condiment. Le Cirad note que les consommateurs sont souvent soucieux de l’authenticité des fruits. Beaucoup préfèrent les graines issues de « palmiers naturels ou africains » à celles issues de « matériel végétal hybride sélectionné », et le pressage artisanal plutôt qu’industriel. 17 Si sa monoculture fait des ravages, le palmier à huile s’intègre à des systèmes paysans vivriers et agroforestiers, particulièrement en Afrique centrale, dont il est originaire. Très présent à la limite entre savane et forêt, il participe à l’avancée forestière. Particulièrement résistant au feu, ses graines germent plus facilement après le passage de celui-ci. En Côte d’Ivoire et au Cameroun, les toucans, les chimpanzés et les perroquets participent à la dissémination des graines, via leurs excréments.
Quand les chimpanzés cassent les noix
Elaeis guineensis joue un rôle important dans certaines organisations sociales. En Côte d’Ivoire, dans les années 1990, le peuple Gouro ne plantait pas de palmiers mais, par ses soins de débroussaillage, aidait les jeunes plantes à grandir. La tradition interdisait que les régimes entiers de graines soient apportés au village, ce qui assurait la chute de graines sur le sol forestier (3). En Guinée maritime, des chercheuses ont mis en évidence, en 2005, la place centrale du palmier à huile dans le partage des ressources entre humains et chimpanzés (4). L’organisation agricole et sociale des villages étudiés offre aux chimpanzés, en fonction des saisons, une variété de milieux et de sources d’alimentation : forêts-galeries protégées par les croyances locales, qui y interdisent toute activité humaine ; zones de jachères ; cultures sur brûlis ; anciennes plantations ; savanes arbustives… À la saison sèche, les graines d’Elaeis guineensis deviennent « une ressource-clé pour les groupes de chimpanzés ». Certains chimpanzés mangent la pulpe des fruits, puis cassent la noix à l’aide d’outils, afin d’en extraire l’amande. Retour dans la palmeraie du foyer Saint-Nicodème. En y regardant de plus près, chaque palmier est un petit monde à lui tout seul. Les renflements de l’écorce du stipe forment des jardinières naturelles, remplies d’un terreau noir formé par l’humidité et la richesse de la vie biologique ambiante. Des fougères et d’autres plantes au vert intense y poussent en bouquets, à deux mètres du sol.
Lisa Giachino
1 Joseph Gabriel Elong, « Les plantations villageoises de palmier à huile de la Socapalm dans le Bas-Moungo (Cameroun) : un projet mal intégré aux préoccupations des paysans », Cahiers d’outremer 224, oct.-nov.2003.
2 Emmanuelle Cheyns, L’huile de palme « rouge » d’Afrique, Un marché local tout en nuances, Cirad.
3 Jean Maley, « L’expansion du palmier à huile (Elaeis guineensis) en Afrique Centrale au cours des trois derniers millénaires : nouvelles données et interprétations », L’homme et la forêt tropicale, éd. de Bergier, 1999.
4 E. Leciak, A. Hladik, C.-M. Hladik, « Le palmier à huile et les noyaux de biodiversité des forêts-galeries de Guinée maritime : à propos du commensalisme de l’homme et du chimpanzé », Revue d’écologie, t. 60, n°2, 2005.
En 2003, la « guerre de l’huile de palme »
Le géographe Joseph Gabriel Elong décrivait, en 2003, le conflit provoqué par les expropriations et l’augmentation du prix du foncier, qui poussait des paysans à vendre des parcelles aux planteurs venus de la ville. « Freinés dans leur élan pour créer leurs propres palmeraies, les jeunes ont commencé à voler les régimes dans les plantations de la Socapalm et à transformer leurs noix en huile dans les pressoirs traditionnels. Exaspérée, la Socapalm s’est appuyée sur les autorités administratives pour interdire la commercialisation de l’huile de palme sur les marchés ou les trottoirs ainsi que sa consommation dans les villages proches de l’usine. Le gardiennage est plus que jamais renforcé dans les palmeraies. La “guerre de l’huile de palme” est engagée. Les gendarmes sillonnent en permanence les marchés et effectuent des descentes inopinées dans les pressoirs traditionnels identifiés par des agents de renseignements recrutés parmi la population moyennant rémunération. »
Joseph Gabriel Elong, « Les plantations villageoises de palmier à huile de la Socapalm dans le Bas-Moungo (Cameroun) : un projet mal intégré aux préoccupations des paysans », Cahiers d’outremer 224, oct.-nov.2003.







