En juin 2022, Emmanuel Macron, galvanisé par la perspective olympique, déclare : « Les élèves d’écoles élémentaires feront trente minutes de sport chaque jour. » Le dispositif « Génération 2024 » vise à transformer l’école en bastion de la célébration olympique.
« Les JO de Paris participent d’une vision globale […] centrée sur l’avènement d’une société active, au mode de vie sain. Elle soutiendra le développement de la marque olympique ; cette société comprend les futures générations de supporters olympiques. » Voilà ce que l’on peut lire dans la candidature de la Ville de Paris déposée en 2016 au Comité international olympique (CIO) pour les JO de 2024. Afin de « développer les passerelles entre le monde scolaire et le mouvement sportif », va alors se mettre en place « Génération 2024 » (G2024), avec pour objectif d’amener « une génération entière de six à dix-huit ans, à devenir des témoins privilégiés de la préparation des Jeux et demain des acteurs de leur célébration ».
À la manœuvre ? Le ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse et le ministère de l’Enseignement supérieur, aidés du Comité national olympique et sportif français (CNOSF). Le projet est financé à hauteur de 14,3 millions d’euros sur la période 2017-2024, et a d’ores et déjà labellisé près de 8 700 établissements de la primaire à l’université.
Comment fonctionne l’affaire ?
Pour prétendre au label « Génération 2024 », les établissements doivent candidater auprès du rectorat de leur académie et proposer un « projet pédagogique » qui réponde au cahier des charges. Par exemple, il s’agit de s’engager à « développer des projets structurants avec des clubs sportifs locaux », de
« participer à des événements promotionnels en lien avec les JO » tels que la Journée nationale du sport scolaire, ou encore d’« organiser un voyage scolaire à thème sur un site olympique ou un site d’accueil JOP 2024 des délégations étrangères ».
Les enseignants volontaires peuvent également mettre en place des « classes olympiques ». Pour celles-ci, le programme scolaire de l’année est modifié : « Les élèves ont des cours liés aux JO dans la plupart des matières. En SVT par exemple, ils étudient le corps à travers le sport », témoigne Ghislain Rousset, professeur d’Éducation physique et sportive (EPS) participant au dispositif dans un collège labellisé à Saint-Denis. « Avoir le label Génération 2024, c’est une reconnaissance d’excellence », clame Éric Monnin, vice-président de l’université de Franche-Comté, délégué à l’Olympisme – Génération 2024.
Mais la mesure centrale de Génération 2024 s’avère être la semaine olympique et paralympique (SOP) (1). Elle consiste à « mobiliser la communauté éducative autour des valeurs citoyennes et sportives inscrites dans l’ADN de l’Olympisme et du Paralympique », cinq jours durant, chaque année. Créée en 2011 – préalablement au lancement du label – elle se veut une réorientation du contenu des programmes vers l’olympisme et la pratique in situ de ses rituels. « Pour inaugurer la SOP, décrit Ghislain Rousset, chaque établissement organise une cérémonie d’ouverture qui peut comprendre un portage de la flamme olympique dans l’établissement. » Ensuite, les élèves sont amenés à se confronter dans des concours inter-classe de connaissances (histoire, géographie, SVT, etc.) et des épreuves physiques, l’objectif affiché étant toujours de promouvoir les trois grandes valeurs de Génération 2024 : excellence, amitié et respect. En avril 2023, l’événement avait recueilli la participation de plus de 8 000 établissements.
C’est ainsi que la « Génération 2024 » doit devenir une génération d’« ambassadeurs en herbe » des olympiades. En outre, les élèves peuvent être mobilisés pour participer à la communication des « valeurs olympiques » à travers plusieurs évènements : « En avril prochain, des élèves, au nombre de 2024, seront amenés à danser à l’occasion d’une vaste chorégraphie promotionnelle organisée à Vincennes », nous précise Ghislain Rousset. Un événement qui n’a pas encore fait l’objet d’une communication officielle.
Le sport, c’est la santé ?
Si l’obtention du label ne s’accompagne d’aucun moyen financier supplémentaire pour la mise en place des projets intra-établissement (2), qui se tiennent donc à moyens constants, ces derniers auront l’immense privilège de recevoir le « kit du labellisé » : plaque murale à fixer à l’entrée de l’établissement, drapeau, sac aux couleurs des JO pour transporter le matériel sportif. Pis, le dispositif participerait à éluder les problématiques réelles que rencontre aujourd’hui l’enseignement de l’EPS. Le manque d’accès aux équipements ou encore la formation insuffisante des professeurs du primaire en font partie, ce qui explique notamment qu’un élève sur six arrivant au collège ne sache pas nager, avec les conséquences que l’on connaît pour leur sécurité.
« Il est démontré que l’activité physique et sportive a des vertus en matière de lutte contre l’obésité et d’inclusion des jeunes. » C’est ce que l’on peut lire dans le dossier de presse du CIO signé par l’ancien premier ministre Édouard Philippe, pour justifier le plan Génération 2024.
S’il est important de rappeler que « 17 % des enfants de 6 à 17 ans étaient en surpoids dont 3,9 % en situation d’obésité en 2015 » (3), il peut sembler contradictoire de vouloir combattre cette situation par la discipline sportive. Selon Patrick Vassort (4), professeur de sociologie à l’université de Caen, « le sport apprend aux élèves à cultiver l’effort et la souffrance, c’est-à- dire à ne pas écouter leur corps ». Pour ce dernier, les initiatives de ce genre favorisent la mise en avant du corps sportif : musclé, parfois mince jusqu’à la maigreur, largement diffusé dans la sphère médiatique. « Au nom de la lutte contre l’obésité, on met en avant une approche à certains égards pathologique du corps. Si le sport de haut niveau était si bon, pourquoi tant de sportifs professionnels sont fracturés, cassés et mettent en danger leur santé ? », questionne Patrick Vassort, qui appelle de ses vœux une activité physique ne convoquent pas « la victoire sur les autres ».
Les étudiants, sous-payés ou bénévoles
Dernier volet : le programme G24 cherche à intégrer 10 000 jeunes de 16 à 30 ans sur trois ans dans le cadre d’un service civique. Des jeunes qui seront « les visages des JO […] [et] contribueront à créer l’atmosphère des jeux », comme le souligne Alexandre Morenon-Condé, directeur délégué des volontaires pour les JO 2024. Leurs missions restent semblables : « le renforcement de la pratique sportive et de l’impact social du sport à travers le monde ». Elle se décline à travers trois objectifs : la « culture et [l’]éducation aux valeurs olympiques et paralympiques », le « développement de la pratique sportive » et la « coopération internationale, paix et développement ».
« L’institution olympique porte une contradiction, conclut Patrick Vassort. Elle veut toujours rapprocher les peuples et les nations et pour ce faire, elle les met en concurrence, participant d’une rivalité larvée qui est tout sauf la paix ». Pour cela, quoi de mieux que le visage poupin de la jeunesse ?
Laura Fortuny, journaliste pour Le Chiffon
1 – La prochaine aura lieu du 2 au 6 avril.
2 – Le budget de Génération 2024 est alloué majoritairement à l’édition de « ressources pédagogiques en ligne », aux « prestations en école » et autres événements promotionnels.
3 – Selon l’étude Esteban menée par Santé publique France. Un taux qui a assurément continué d’augmenter.
4 – Il a notamment publié « Le Sport ou la passion de détruire », Le Bord de l’eau, 2015.
Adhérent du Syndicat de la Presse pas pareille, dont L’âge de faire fait également partie, Le Chiffon est un journal d’information critique consacré à Paris et à l’île de France. Ce trimestriel a réalisé un numéro spécial sur les JO de Paris. Il s’agit de son numéro 11 (hiver 2023-2024). Pour se le procurer, rendez-vous sur leur site internet : lechiffon.fr.
Surf, Air conditionné et fibre optique
Afin d’accueillir les médias et les juges de l’épreuve de surf, le comité d’organisation des JO et le gouvernement souhaitent ériger une tour en aluminium au large de Tahiti. Une construction qui pourrait avoir de lourds impacts écologiques, notamment sur les massifs coralliens.
Les Jeux auront principalement lieu à Paris, mais pas que. Quelques compétitions se tiendront à Marseille, Lyon, Bordeaux ou Nantes, et même à Tahiti : c’est en effet la Polynésie qui accueillera le concours de surf. Plus précisément, la presqu’île de Tahiti Iti, au large de la commune de Teahupo’o, réputée pour sa vague, qui serait l’une des plus belles du monde. Le site est en tout cas bien connu des surfeurs et surfeuses du monde entier, puisque des épreuves annuelles du circuit mondial de surf s’y tiennent depuis vingt ans. Le surf, à Teahupo’o, ce n’est donc pas nouveau. Depuis une vingtaine d’années, une tour en bois, installée en mer, accueille ainsi les juges de la WSL (World Surf League). Cette tour tient le coup, contre vents et marrées, comme le souligne le surfeur tahitien Matahi Drollet dans une vidéo postée sur un réseau « social » : « Même pendant le “code rouge” en 2011, avec une série de vagues à 15 mètres, la tour a tenu. » Si le champion du monde a réalisé une telle vidéo, c’est parce qu’il s’inquiète d’un projet soutenu par le Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques (Cojop) et le gouvernement, pour lesquels cette tour en bois ne fait pas l’affaire : elle ne répondrait pas aux normes de sécurité en vigueur, ni aux normes olympiques.
Un paquebot de croisière pour hôtel
À la place, ils entendent ériger une tour en aluminium flambant neuve, deux fois plus lourde, avec toilettes, fibre optique et air conditionné, à 450 mètres du rivage. Problème : celle-ci nécessite de réaliser des forages afin de couler des fondations en béton, dans une zone où s’étalent les massifs coralliens. Le constructeur doit utiliser une barge ayant un tirant d’eau de 80 cm afin d’atteindre le site retenu, détruisant sur son passage des coraux qui grimpent jusqu’à 30 cm en dessous de la surface. Matahi Drollet signale que les travaux font aussi peser un risque sur la vague elle-même, qui pourrait être modifiée en raison de la modification du relief sous-marin. Enfin, pour la même raison, les pêcheurs s’inquiètent de la possibilité de voir se répandre la maladie ciguatera causée par la consommation de poissons contaminés.
Les habitant·es de Teahupo’o se sont massivement mobilisés, ainsi que le monde du surf, pour dire non à cette construction. Dans le sillage de la vidéo de Matahi Drollet, une pétition en ligne a recueilli quelque 250 000 signatures. De quoi écorner sérieusement l’image de JO écolos souhaitée par les organisateurs… Ces derniers ont donc finalement accepté de retarder le lancement des travaux et d’étudier d’autres solutions. Mais la cérémonie d’ouverture approchant, certaines options, trop longues à mettre en œuvre, ont dû être écartées. Ainsi, l’idée de renforcer la tour existante a été abandonnée, faute de temps. Et c’est finalement le projet initial, revu à la baisse pour diminuer son impact écologique, qui doit être mis en œuvre. Ce nouveau projet « permet en particulier de réduire la profondeur de forage des fondations et d’utiliser une barge avec un plus faible tirant d’eau pour les travaux », promet le Cojop. Les coraux seront-ils effectivement épargnés ? L’avenir, les surfeurs et les pêcheurs du coin le diront. En revanche, un dégât écologique ne sera pas évité, c’est d’ores et déjà certain : celui qui consiste à héberger sportifs, staffs, juges et journalistes sur un grand paquebot de croisière durant toute la compétition.
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