C’est fou comme les cartes géographiques peuvent nous faire croire que nous sommes au centre d’une sphère … On discute du pouvoir des cartes avec Nicolas Lambert, cartographe au CNRS (1), et cheville ouvrière du planisphère carré publié en pages précédentes.
L’âge de faire : Pourquoi une carte ne peut pas correspondre parfaitement à la géographie de la Terre ?
Nicolas Lambert : Prenez une sphère, une mandarine par exemple. Si vous essayez d’étaler sa peau sur une table, nécessairement, vous serez obligés de casser certaines parties. C’est physique : on ne peut pas reproduire un objet en trois dimensions (la Terre) sur une surface en deux dimensions (le planisphère) sans le déformer. Mais on a quand même pris l’habitude de représenter la Terre sur des cartes, tout en sachant qu’il y a des déformations, parce que c’est plus pratique qu’une sphère2 à transporter. Et ça permet de voir la Terre dans sa globalité, sans face cachée.
Le principal dilemme du cartographe est de privilégier soit l’exactitude des surfaces (taille), soit l’exactitude des formes des côtes, des pays … Représenter parfaitement à la fois la surface et la forme est impossible. Il existe aujourd’hui de nombreuses représentations cartographiques de la planète, basées sur des calculs mathématiques, qui privilégient plutôt l’une ou plutôt l’autre, selon l’information que les cartographes veulent privilégier.
La représentation de la Terre que nous avons souvent à l’esprit est la carte de Mercator. Or, elle déforme énormément la surface des continents. Comment expliquer qu’elle se soit imposée ?
Le géographe flamand Mercator a réalisé cette carte en 1569. Il a utilisé une projection cylindrique (voir schéma p.13) qui a pour effet d’étirer les surfaces au fur et à mesure que l’on se rapproche des pôles. Ainsi, par exemple, le Groenland y fait la taille de l’Afrique, alors que cette dernière est en réalité 14 fois plus grande.
Par contre, la projection Mercator privilégie la forme des continents. Elle conserve localement les angles : elle permet ainsi de naviguer facilement en mer avec une simple boussole ou l’étoile polaire. C’est pour cela qu’elle a connu un grand succès, en pleine période des « grandes découvertes ». Et elle est restée … peut-être aussi parce qu’elle déforme favorablement la taille des pays occidentaux, et qu’elle minore celle des pays colonisés, plus proches de l’équateur.
D’où le succès de la carte de Gall-Peters en 1967, qui accompagne l’affirmation sur la scène internationale des pays décolonisés et « non alignés », « écrasés » sur la carte de Mercator ?
En effet, la carte de Gall-Peters prend le contre-pied de la projection Mercator en donnant la priorité à la reproduction fidèle de la taille des continents, quitte à les déformer considérablement. Ainsi, le continent africain trouve sa juste taille relative, plus grand que les États-Unis et la Chine réunis.
Choisir une projection plutôt qu’une autre a donc des implications politiques. Par ailleurs, le cartographe décide de ce qu’il met au milieu de la carte : les cartes asiatiques par exemple mettent logiquement l’Atlantique sur les bords, tandis que les cartes états-uniennes représentent l’Eurasie en deux blocs séparés aux deux extrémités. Autre possibilité : mettre l’hémisphère sud en haut de la carte. C’est ce que font couramment les cartographes en Australie et au Chili.
Vous avez participé à la réalisation du planisphère diffusé par l’association Nuées que nous reproduisons en pp. 12-13. Pourquoi avoir choisi cette projection carrée ?
L’association Nuées voulait diffuser une carte qui permet de donner une autre vision du monde sans pour autant en imposer une, de faire en sorte que l’on puisse jouer avec la représentation cartographique pour se l’approprier. Après avoir tâtonné, on s’est arrêté sur la projection de Pierce, un philosophe logicien états-unien du XIXe siècle. Cette projection était un peu oubliée, alors que c’est un très bon compromis pour conserver à la fois la forme et la taille des continents. Il y a des zones de distorsion mais elles se situent principalement en mer, sur les côtés de la carte. Ainsi, le planisphère carré montre plus de surfaces immergées qu’il y en a en réalité sur la planète. Il n’est pas fait pour naviguer ! Cette concession faite, on peut montrer assez fidèlement la forme et la taille des continents.
Le centre de la carte que nous reproduisons est situé au pôle nord…
On avait pour idée de ne pas favoriser tel ou tel continent en le mettant au centre. On s’est inspiré de la projection polaire qui est devenue l’emblème de l’ONU : aucun pays, aucune grande puissance au milieu, tout le monde « autour » du pôle nord. C’est la planète qui est au centre, pas les États. Au verso de cette carte vendue par Nuées, il y a une autre carte avec la même projection, mais cette fois, c’est le pôle sud qui est au centre. Et si des gens veulent mettre une autre partie du monde au milieu, ils peuvent le faire en découpant la carte en quatre carrés et en la remodelant : le planisphère carré est comme le carrelage andalou, sa construction géométrique fait qu’il est « pavable » dans différentes positions.
Propos recueillis par Fabien Ginisty
1- Et auteur, notamment, de Cartographia. Comment les géographes (re)dessinent le monde, éd. Armand Colin, 2025.
2- En plus, la Terre n’est pas du tout une sphère parfaite.
Image : Ce planisphère utilise la projection de Peters. On se rend compte de la déformation des continents avec la déformation des cercles de la petite carte en bas à gauche. Par contre, ceux-ci ont tous la même taille : la carte montre la taille réelle des continents.
Crédit : N. Lambert.








