Dans les années 70, l’opération Condor organisait l’enlèvement, la torture et l’assassinat de dizaines de milliers d’opposants aux dictatures sud-américaines. Sorti fin mars, le film De la guerre froide à la guerre verte, d’Anna Recalde Miranda, fait le lien entre cette « multinationale de la répression » et l’invasion actuelle du continent par une agro-industrie meurtrière. L’âge de faire est partenaire du film.
1954. Le Paraguay tombe sous la coupe du dictateur Stroessner, fervent anti-communiste. Le Brésil en 1964, puis la Bolivie, l’Uruguay, le Chili et l’Argentine : en quinze ans, les pays voisins basculent à leur tour vers des régimes autoritaires de droite, dans lesquels opposants, communistes et « subversifs » sont traqués. En 1992, la découverte de cinq tonnes d’archives du régime Stroessner prouvera l’existence d’une organisation répressive transnationale, dirigée par ces régimes militaires sud-américains avec l’appui des États-Unis : l’opération Condor, dont le bilan est estimé à 400 000 personnes emprisonnées et torturées, 30 000 disparus et 50 000 morts.
Le Paraguay, utilisé par les États-Unis comme base opérationnelle dans leur stratégie de lutte contre le communisme, jouera un rôle majeur dans la coordination de cette répression. Tout comme il est aujourd’hui au centre de la « république du soja », un « territoire transfrontalier régi par la loi des grands propriétaires terriens » 1 et des entreprises multinationales, où les populations sont arrosées de pesticides et chassées de leurs terres. On estime que depuis 2012, plus de 1 500 écologistes et défenseurs des terres communautaires ont été tués en Amérique du Sud.
Des terres accaparées sous la dictature, jamais rendues
Existe-t-il un lien entre la répression des « subversifs » dans les années 70-80, et celle des indigènes et écologistes à notre époque ? Le film De la guerre froide à la guerre verte, sorti le 26 mars, défend l’idée que oui. Pour des raisons personnelles et politiques, la réalisatrice italienne Anna Recalde Miranda se rend au Paraguay, pays d’origine de son père. Elle se lie avec Martin Almada. Victime de tortures sous la dictature, cet avocat s’est battu pour l’ouverture des archives Stroessner : une montagne de compte-rendus, de photographies et d’enregistrements des interrogatoires.
Martin Almada est l’un des personnages principaux du film, dans lequel on croise également des militant·es et chercheur·euses qui travaillent aujourd’hui sur l’emprise de l’agro-industrie, au Paraguay et au Brésil 2. Le croisement de leurs témoignages met en évidence la continuité entre dictatures militaires et règne de l’agro-business. Au cœur du problème : les terres.
Au Paraguay, 8 millions d’hectares de tierras malhabidas (terres mal acquises) ont été distribuées par Stroessner à ses amis, et n’ont jamais été rendues aux communautés. Pour contrecarrer la stratégie paysanne d’occupation des terres, une loi de 2023 a fait passer « l’invasion de propriété » du statut de délit à ce lui de crime, passible de dix ans de prison. L’impunité des acteurs de la répression favorise également le maintien d’une culture de la violence. Quant aux financeurs de l’opération Condor et de la lutte anti-communiste, ils appuient aujourd’hui les lobbies qui nient le réchauffement climatique et défendent les intérêts de l’agro-industrie, démontre la réalisatrice. Créé en 1984, le groupe de pression étatsunien Hearthland Institute affirme aujourd’hui que « Green is the new red » : « Les verts sont les nouveaux rouges ».
Lisa Giachino
1- Mots issus de la présentation écrite du film.
> De la guerre froide à la guerre verte,
A. Recalde Miranda, Vrai Vrai Films, 2024, 102′, sortie le 26 mars. Projections annoncées sur
vraivrai-films.fr
2- Parmi eux, une sociologue de Base IS, l’une des organisations soutenues par le CCFD-Terre solidaire (lire page suivante).
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