Au Paraguay, l’inégale répartition des terres est aggravée par l’avancée du soja, qui vide des districts entiers de leur population. Entre occupations de terres et agro-écologie, des communautés paysannes résistent. Reportage dans le Caaguazú, la nouvelle frontière du soja, initialement publié en juin 2016.
« Que se lèvent ceux de la communauté Juliana Fleita ! » Pendant quelques instants, environ quarante femmes, hommes et enfants restent debout, fièrement. Ils sont venus à pied, habillés avec soin, des quatre coins de l’asentamiento (1) – 2 000 hectares où se sont installées 200 familles de paysans sans terre. Ils reçoivent avec un air grave, presque solennel, les applaudissements qui saluent l’acharnement de leur lutte : en 2000, après sept ans d’occupation, ils ont arraché le droit de rester sur ces terres du département de Caaguazú, au sud-est du Paraguay. Depuis, ils se battent pour obtenir un titre de propriété.
Une histoire ordinaire dans ce pays de 6 millions d’habitants où seuls 8 % des sols cultivables servent à nourrir la population, et où 300 000 paysans sans terre affrontent quotidiennement les latifundistes. Accaparée par les proches du régime durant la dictature d’Alfredo Stroessner (de 1954 à 1989), « la terre est devenue l’un des principaux sujets de conflits, explique l’économiste paraguayen Quintín Riquelme. Pour les éleveurs, les grands propriétaires et les entreprises de monoculture, elle est un enjeu de pouvoir économique et politique. Pour les paysans, elle est le territoire où ils peuvent produire une grande diversité d’aliments et développer leur façon d’être, leur mode de vie. La terre est constitutive de leur identité : la perdre, c’est perdre leur culture. »
Nous sommes tous assis sous les arbres, sur des rangées de chaises en plastique blanc louées pour l’occasion. Mêlés aux gens de Juliana Fleita, il y a des paysans de communautés voisines, mais la plupart des visiteurs viennent de loin. Paraguayens, Argentins, Brésiliens, Français, sans oublier un Chilien… Nous participons à une semaine de travail sur l’agroécologie organisée par le Programme Mercosur social et solidaire (2). Nous avons débarqué de deux autobus, dans cette communauté quasiment dépourvue de véhicules – essentiellement quelques motos garées sous les bosquets. Parmi nous, des paysans, des militants et salariés d’associations, des enseignants, des agronomes…
« Les femmes et les enfants en première ligne »
Martha Penayo a cuisiné depuis la veille. Drapée dans son tablier vert, elle apporte avec d’autres femmes des piles d’assiettes et de grands plats de nourriture. Maïs, haricots, crudités, viande grillée, soupe de poulet, jus de citron… C’est un repas de fête, dont la diversité des mets dit toute l’importance accordée à ce moment.
Martha est la première à parler. Elle raconte l’origine du nom de la communauté, baptisée en hommage à une petite fille qui n’a pas vécu. Un bébé mort dans le ventre de sa mère à cause des violences policières dont celle-ci a été victime, parce qu’elle participait à l’occupation des terres. « Les enfants et les femmes ont été en première ligne, car les hommes étaient en prison », insiste Martha, qui s’est retrouvée seule avec quatre enfants dans les années 90. « J’allais faire la vaisselle et le ménage chez des voisins, je gardais les vaches des autres pour nourrir mes enfants et apporter à manger à mon mari. Après sept mois et onze jours, il est sorti de prison. On n’avait toujours pas de terre. Des camarades nous accueillaient chez eux, mais on ne pouvait pas produire, et si on ne produit pas, comment nourrir la famille ? Maintenant, nous avons la terre, et notre objectif est de la garder pour construire un avenir meilleur. »
Un homme parle de ces « quinze pères de famille qui ont fait quinze ans de prison. On a, sous un manguier, les tombes de deux hommes qui sont morts pour arrêter l’avancée du soja. Et le soja s’est arrêté : il n’y en a pas une seule plantation dans cet asentamiento ».
Le soutien des dirigeants
Toutes les communautés du Caaguazú ne peuvent pas en dire autant. Il faut être très organisés et déterminés pour résister à l’invasion : 4e exportateur mondial de soja, le Paraguay en produisait 8 millions de tonnes en 2015, contre 3 millions en 2000. L’Union européenne, avec 27 %, est la première destination de ce soja qui sert à nourrir son bétail. Les sojeros ont le soutien des dirigeants du pays, et le modèle agro-industriel tourné vers l’exportation, adopté dès les années 50, leur va comme un gant. « Dans les années 70, ce modèle s’est étendu dans les départements frontaliers avec le Brésil, où de grandes entreprises brésiliennes ont acheté massivement des terres, explique Quintín Riquelme. Maintenant, le phénomène touche les territoires des paysans et des indigènes. » (3) Le Caaguazú est « la nouvelle frontière du soja. Des districts entiers disparaissent, vidés de leur population qui est repoussée vers la capitale. »
Après la fin de la dictature, en 1989, les paysans avaient pourtant réussi à accroître le nombre de petites exploitations agricoles, en occupant des terres « mal acquises ». Mais à partir de 2008, la tendance s’est inversée. Pour étendre leur emprise, les entreprises proposent d’abord aux paysans de louer ou d’acheter leurs parcelles. Ceux qui refusent subiront la proximité du soja transgénique arrosé de pesticides. « Les poules sont les premières à tomber malades ; puis c’est au tour des gens qui développent des pathologies inconnues. Au bout de quelques années, la terre ne vaut plus rien », constate l’économiste.
Certaines familles acceptent de cultiver du soja, séduites par les semences gratuites ou vendues à bas prix et par la perspective de vendre facilement leur production. Quelques petits malins font, eux, commerce de la lutte : ils occupent des terres, obtiennent le titre de propriété, vendent… avant d’aller occuper ailleurs. Les membres du parti au pouvoir ont alors beau jeu de dénoncer la combine pour discréditer l’ensemble du mouvement paysan. Enfin, face à un groupe déterminé qui occupe une terre depuis des années, il n’est pas rare qu’une entreprise instrumentalise d’autres paysans sans terre arrivés plus récemment. « Ils dressent les pauvres contre les pauvres, ils cherchent à nous diviser par l’argent », dénonce Carlo Antonio Muňez, qui fait partie d’une communauté de Laterza Cue, à l’est du Caaguazú, là où les sojeros sont les plus agressifs.
« J’ai besoin de l’air libre »
Pour la coordination Cosor (4), qui regroupe 17 associations paysannes au sud du département, la résistance passe par la promotion des modes de culture agroécologiques. « Nous luttons contre les agrotoxiques depuis 2003 », précise Maximino Flores, le président de la coordination. « Nous ne voulons pas manger ni donner à manger des produits toxiques », argumente Sylvana Sylvera, membre de l’association Oñondivepa (Tous unis en langue guarani). Marcelo Franco, qui produit des agrumes, des légumes et du miel, raconte que dans son comité, « il y a un an, un voisin voulait planter du soja. Nous sommes allés le voir, et il a changé son projet ».
L’asentamiento Juliana Fleita est membre de Cosor. Ici comme dans les communautés voisines, la culture principale est le manioc. La racine est à la base de l’alimentation des familles, qui espèrent aussi en tirer un revenu : Cosor a construit un moulin qui permet d’extraire l’amidon du maïs, utilisé sous forme de poudre dans les préparations culinaires locales. Reste à trouver des débouchés face aux industriels qui ont, eux aussi, leurs amidonneries. Dépourvus de moyens de transports, isolés dès que la pluie transforme les chemins en bourbiers, les petits paysans peinent à commercialiser leur production. Les plus entreprenants réussissent tout de même à intéresser des clients et acheminer leurs marchandises. Mais pour la plupart d’entre eux, l’essentiel n’est pas là : dans l’existence qu’ils mènent sur leurs terres, la rentabilité n’est pas une donnée pertinente et le travail n’est pas une fin en soi. A mille lieues des objectifs de croissance du gouvernement et des stratégies financières des agro-industriels, ils veulent tout simplement vivre de la terre. « Je ne pourrais jamais habiter à Asunción, confie Norma Mendoza, une mère de famille venue manifester dans la capitale. La ville est pour moi comme une prison. J’ai besoin de l’air libre, et un jour, j’aurai ma propre terre ! »
Lisa Giachino – L’âge de faire n°109, juin 2016
(1) Le mot asentamiento (installation, peuplement ou colonie en espagnol) désigne un groupe de paysans qui s’est emparé d’une terre.
(2) Plate-forme de 17 ONG d’Argentine, Brésil, Chili, Paraguay et Uruguay, dont l’association française CCFD-Terre solidaire est partenaire.
(3) Les Paraguayens – y compris les paysans – sont issus du métissage des Guaranis et d’autres peuples autochtones, avec les colons européens. Le guarani est langue nationale aux côtés de l’espagnol, et l’apport de cette communauté à l’histoire du Paraguay est reconnu par la nation. Au contraire, des peuples indigènes qui ne cultivent pas la terre et ne parlent pas guarani sont ignorés et méprisés. Ils vivent essentiellement à l’ouest du pays, dans la zone semi-aride du Chaco.
(4) Coordination des organisations sociales de Repatriación. La ville de Repatriación a été fondée en 1963 par des Paraguayens de retour des pays voisins, essentiellement l’Argentine, où ils avaient été embauchés pour des grands chantiers. Lorsqu’ils n’ont plus eu de travail, certains ont occupé une latifundia argentine, avant d’être expulsés vers leur pays.

En haut, la fabrique d’amidon de manioc de l’association Cosor. En bas, marche paysanne à Asunción, la capitale, le 4 avril.
© ADF/CCFD/PROGRAMME MERCOSUR SOCIAL ET SOLIDAIRE
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