New York, 1939. La ségrégation est la norme dans une grande partie des États-Unis, et le Cafe Society est le premier club mixte de la ville, où les Noirs sont les bienvenus aussi bien dans le public que sur scène. C’est là que Billie Holliday va faire entendre, pour la première fois, ce qu’elle appellera son « cri de révolte ». À 24 ans, la chanteuse de jazz est déjà reconnue pour ses interprétations
vocales exceptionnelles. Depuis l’adolescence, elle est pourtant obligée, pour avoir la possibilité de chanter en public et en studio, de se soumettre aux injonctions du marché de la musique populaire. À l’époque, la « marchandisation de la musique poussa des compositeurs talentueux à écrire d’innombrables chansons uniformes, standardisées comme si elles sortaient d’une usine. Les
musiciens noirs recevaient les pires compositions à interpréter », raconte Angela Davis dans son livre Blues et féminisme noir. Ces histoires à l’eau de rose écrites par des compositeurs blancs, aux
paroles plates, voire ridicules, Billy Holliday sait cependant les tordre pour les transformer « en des œuvres qui deviendraient des standards de jazz ».
Le ton et le rythme de sa voix introduisent de l’ironie, jouant sur les non-dits et le sens des mots – comme le faisaient les esclaves afro-américains avec la langue anglaise, afin de « communiquer des idées qui étaient bannies du domaine du langage par les oppresseurs ».
Métaphores explicites
Avec « Strange fruit », la jeune musicienne va s’exprimer de façon beaucoup plus explicite. Issue d’un poème de Lewis Allan, communiste juif d’origine russe, la chanson évoque, avec métaphores mais sans détours, les lynchages de personnes noires. Au cours de la décennie précédente, ces assassinats collectifs, souvent assortis de tortures, ont diminué mais n’ont pas disparu. Médiatisés par les avancées de la photographie et de la presse à sensation, ils sont de plus en plus largement dénoncés, tout en restant tabous pour une grande partie de la société. La maison de disque de Billie Holiday, Columbia, a d’ailleurs refusé d’enregistrer la chanson, mais lui a permis de le faire avec un éditeur moins connu, Commodore. En décrivant les lynchages, c’est tout le système raciste que la chanteuse cherche à dénoncer. Son père est mort d’une pneumonie, faute d’avoir été pris en charge à temps, parce que l’hôpital le plus proche ne soignait pas les Noirs. Elle-même, en tournée, est sans cesse aux prises avec des individus qui veulent l’empêcher de chanter, de s’asseoir pour manger, d’accéder à sa chambre d’hôtel ou simplement d’aller aux toilettes. Pour Angela Davis, « avec Strange fruit, son talent d’interprète allié à sa conscience de femme noire créait un type particulier de musique populaire […] C’est dans cette tradition que s’inscriront plus tard des artistes comme Nina Simone ».
Lisa Giachino
> Angela Davis, Blues et féminisme noir, Gertrude « Ma » Rainey, Bessie Smith et Billie Holiday, 1998. Libertalia, 2021 pour la dernière édition française
Quelle version écouter ?
Sur l’internet mondial, on peut écouter plusieurs enregistrements, dont celui d’un live de Billie Holiday en 1959. Au fil de ses concerts, la chanteuse a intensifié son interprétation. A sa suite, Nina Simone l’a reprise, ainsi que d’autres interprètes, sans égaler le succès de la version originale.
En 2017, la chanteuse britannique Rebecca Ferguson avait accepté de chanter à l’occasion de l’investiture de Donald Trump, à la condition de pouvoir interpréter Strange fruit. Donald Trump a refusé.
En 2025, Lous and the Yakuzas, “auteure-compositrice-interprète, rappeuse, mannequin, architecte et actrice belgo-congolaise”, à la fête de la musique, en propose une interprétation.
Les paroles complètes :
Strange Fruit
Southern trees bear strange fruit
Blood on the leaves and blood on the root
Black bodies swinging in the southern breeze
Strange fruit hanging from poplar trees
Pastoral scene of the gallant South
The bulging eyes and the twisted mouth
Scent of magnolia sweet and fresh
Then the sudden smell of burning flesh
Here is a fruit for the crows to pluck
For the rain to gather, for the wind to suck
For the sun to ripe, to the tree to drop
Here is a strange and bitter crop !
Traduction
Étrange fruit
Les arbres du Sud portent un fruit étrange
Du sang sur leurs feuilles et du sang sur leurs racines
Des corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud
Un fruit étrange suspendu aux peupliers
Scène pastorale du vaillant Sud
Les yeux révulsés et la bouche déformée
Le parfum des magnolias doux et printanier
Puis l’odeur soudaine de la chair qui brûle
Voici un fruit que les corbeaux picorent
Que la pluie fait pousser, que le vent assèche
Que le soleil fait mûrir, que l’arbre fait tomber
Voici une bien étrange et amère récolte !








