A Cholet dans le Maine et Loire, en 1978, l’entreprise Jousse compte parmi les « grands » du prêt-à-porter pour femmes et enfants avec 673 employés, principalement des femmes. Deux ans et deux exercices déficitaires plus tard, l’entreprise est absorbée par la société Jacques Jaunet-Newman, leader dans le sportswear. C’est le début d’une restructuration qui, de mécanisation en délocalisations, lancera plusieurs vagues de licenciements, jusqu’à la fermeture de l’entreprise en 1988, elle-même inscrite dans le « démantèlement » général de l’industrie choletaise de la mode.
En 1983, un plan de restructuration de Jousse « modernise » des ateliers et créée plusieurs filiales. Sous couvert de compétitivité, les conditions de travail se dégradent, avec de nouvelles machines et du travail à la chaîne. Un convoyeur aérien achemine les tissus aux ouvrières, à une cadence beaucoup trop rapide. « Je devais monter 34 chemisiers à l’heure, soit faire les coutures, l’assemblage de côté et le montage des manches en moins de deux minutes. Je n’y suis jamais arrivée », racontait Annie Cazal, alors déléguée CFDT, au journal Libération (1), dans un article qui s’ouvre sur le récit d’une « crise de nerfs » de Myriam, ayant failli aboutir à un suicide.
Poupée de chiffon
Les déléguées syndicales luttent alors pour que la dépression nerveuse soit reconnue comme maladie professionnelle. Le patronat leur oppose souvent « le résultat de leur stress dans leur vie familiale ». Alors qu’elles passent « plus de temps au travail que chez [elles] ! », estimait Myriam. En 1986, la Joussette porte ces colères et revendications. Grande poupée de chiffon, elle a été secrètement confectionnée par les ouvrières dans les locaux de l’entreprise. « On avait récupéré de la ouatine qui partait dans les poubelles pour le rembourrage […], a raconté Annie Cazal, dans un témoignage pour le journal De fil en aiguille (2). Il y avait des filles qui s’y connaissaient à peu près en patronage et elles avaient fait à peu près le modèle ; on l’avait cousue à la main, des fois au moment des pauses, paf, paf […] et autrement, il y avait des choses qui étaient faites à la maison le soir […]. On s’est bien baladées dans les rues de Cholet avec. » Le 5 octobre 1987, la Joussette est juchée sur un escabeau et dépouillée progressivement de ses vêtements, pour symboliser les délocalisations et licenciements. « Il ne lui restait que la feuille de vigne. »
« On ira tous à la manif… de lundi »
« Il y avait des vêtements [sur lesquels] c’était marqué made in France, mais on mettait des boutons, on mettait des étiquettes, on mettait juste un petit truc […] et puis tout le reste était fait ailleurs. » Pour cette manifestation, les ouvrières proposent des réécritures de chansons populaires. Lina Margy, Licence IV, Michel Polnareff, Richard Anthony… « Ah le petit vin blanc » devient « Ah les petits habits ». Plutôt que venir « boire un p’tit coup à la maison » ou d’aller « tous au paradis », on est invité à la manif… Et l’intemporelle « Ils ont des chapeaux ronds », est réécrite sans grivoiserie, avec lutte des classes, une colère palpable et le souci d’un avenir incertain.
LA
1- « Couturières de Cholet, les accrocs de la cadence », N. Pénicaut, Libération, 14 nov. 1984.
2- De fil en aiguille, avril 2024, journal édité par Les Amis du Musée du textile et de la mode. Cette chronique est écrite sur la base de l’article « Crise des industries de la mode (1983-1988), les ouvrières de chez Jousse essuient les plâtres », par J.-J. Chevalier et B. Pohu.
Quelle version écouter ?
Sur l’internet mondial, il n’existe pas d’enregistrements de ces réécritures. A vous de les imaginer ou de les interpréter. Les paroles sont ci-dessous.
Les paroles complètes :
Sur le pdf suivant, les paroles telles que distribuées en manif :








