« Je devais avoir 9 ans. Je revois encore l’apparition des bulldozers sur la colline en face de chez moi. Qui saccagent, qui détruisent tout, les arbres, les talus. Ils empilent ça comme si ça n’avait aucune importance. […] J’assistais à ça, impuissante. C’était un remembrement, un démembrement. » La voix tremble et l’émotion de Jacqueline, au micro d’Inès Léraud, est communicative. C’est par les paroles de deux témoins, qui à l’époque étaient enfants, l’une en Bretagne et l’autre en Limousin, que la journaliste* évoque le traumatisme du remembrement, dont les conséquences pour les terres et leurs habitant·es sont aujourd’hui encore bien visibles.
Dans les années 1950, pour faciliter le passage des tracteurs et moissonneuses, pour mieux « exploiter » les terres en mécanisant l’agriculture, l’État procède à une vaste opération de regroupement des parcelles agricoles. Rasés, les talus, détruites, les haies qui arrêtaient le vent, retenaient l’eau, entretenaient la biodiversité, fournissaient du bois… Cela, malgré les protestations : paysans couchés devant les bulldozers, tentatives de suicide… « Il y avait une vie, des oiseaux, des rongeurs, des insectes. Après le passage des bulldozers, c’était plat et c’était vide », raconte Pierre, dont le père, paysan, avait alors soutenu l’opération gouvernementale.
« Casser la gueule à la terre »
« Je ne peux m’empêcher de penser que [c’était] une sorte de vengeance pour la souffrance qu’il [avait] vécue sur ces parcelles. Les machines agricoles lui ont permis de casser la gueule à la terre. Je pense ça. Le travail était rude », rappelle le Limousin. Le remembrement a transformé le travail, les paysages et les relations sociales, divisant des familles, des voisins, des villages.
Cassé aussi, le lyrisme des prés. « Tous les champs, chacun c’était comme un vers du poème, ils avaient tous des noms. Mais maintenant qu’est-ce qu’on a abattus des talus ?! Y’a trois, quatre, cinq champs dans le même champ. Allez chercher leur noms maintenant parmi tout ça », raconte la poétesse bretonne Anjela, dans une archive reprise par le groupe de hip hop Unité Maü Maü, pour Un chant venu de la terre, rap qui fustige le remembrement et son monde. Comme eux, d’autres en ont fait des chansons ! En 1983, Tri Yann haranguait en breton le bulldozer : An tourter. Et pour dénoncer en dansant, le groupe Tradart a écrit, un an plus tôt, sur un air traditionnel du Perche – entre massif armoricain et bassin parisien – la chanson Le remembrement (paroles ci-dessous), à fredonner en replantant les haies.
Lucie Aubin
* France culture, Les pieds sur terre, « Le grand remembrement », émission du 23 janvier 2023. Sur le sujet, Inès Léraud a également publié la BD Champs de bataille, avec Pierre Van Hove, éd. Delcourt.
Quelle version écouter ?
Sur l’internet mondial, on trouve la version du groupe Tradart.
On trouve aussi des enregistrements par voix, pour interpréter le morceau en polyphonie, disponibles sur le site de L’Écho râleur de Chambéry et des Glottes rebelles. Les enregistrements sont les mêmes, mais c’est l’occasion de découvrir ces deux chorales, qui partagent beaucoup de chants en les contextualisant et parfois en les accompagnant d’audios pour les apprendre.
Les paroles complètes :
J’étais un pays humble et beau, j’étais une terre nourricière
J’étais un pays humble et beau, des Perch’rons j’étais le berceau
J’n’étais pas un pays facile, il fallait vouloir travailler
Mais on était récompensé, et comme le cidre désaltérait !
Refrain :
C’est la faute au remembrement si l’eau disparaît des fontaines
C’est la faute au remembrement si plus rien n’arrête le vent
En été dans les chemins creux, s’enlaçaient les amoureux
Les rossignols des alentours, leur sifflaient des chansons d’amour
Avec les branches de sureau, les enfants faisaient des flûtiaux
Existe-t-il un seul ruisseau, qui-n’ait-pas-fait-tourner d’moulin à eau
Les techniciens sont arrivés, les techniciens ont ordonné
Aux paysans manipulés, toutes les haies ont arrachées
Tout’s les collines ils ont rognées, toutes les mares ils ont bouchées
Les vert’s prairies ils ont drainées, l’Europe vert’ m’a torturé
La terre d’ici c’est ma peau, les haies la tenaient fermement
Elle s’envol’ra avec le vent, elle se dissipera dans l’eau
Et quand l’herb’ aura disparu, de quoi vivront les troupeaux ?
Craies et roches apparaîtront, comme des os qu’on met à nu
Les braves gens que j’ai nourris, sous la contrainte m’ont trahi
Aujourd’hui ils me mortifient, à caus’ de l’Europ’ du profit
Mais un jour les fleurs repouss’ront, toutes les haies ils replant’ront
Et les pommiers refleuriront, ça s’appell’ra l’pays perch’ron
Mais gare à vous, gens de Paris, car toute gloire est éphémère
Et le pouvoir ne dure guère, les gens d’ici l’ont bien compris
Et alors à l’abri du vent, le Perch’, les Percherons en liesse
Connaîtront l’éternell’ jeunesse, et vivront mille et mille printemps
Refrain de fin :
C’est la faute au GOUVERNEMENT si l’eau disparaît des fontaines
C’est la faute au GOUVERNEMENT si plus rien n’arrête le vent








