Focalisé sur la vérification de faits isolés, le fact-checking, à la mode dans les rédactions, est censé lutter contre les fausses informations. Quant à savoir si les médias renvoient une image juste du monde… c’est une question que beaucoup de journalistes préfèrent ne pas se poser.
En décembre dernier, dans un petit article intitulé « La main dans le pot à bobards », Le Monde Diplomatique s’amusait de voir que « l’une des révélations les plus explosives de la décennie » avait gagné « le rayon des fake news officielles ». Le 4 novembre, « M. Danchenko, l’une des sources principales d’un dossier décrivant M. Trump comme une marionnette aux mains de M. Poutine, était inculpé pour avoir menti au Federal Bureau of Investigation (FBI) ». Les grands journaux états-uniens ont dû faire leur mea culpa. Mais en France, où l’affaire a fait aussi grand bruit, les chasseurs de fausses nouvelles n’ont pas jugé bon de parler de ce fiasco. « Ni les vérificateurs de Libération, ni les Décodeurs du Monde, ni l’Observatoire du conspirationnisme (1), ni l’émission hebdomadaire “Antidote” sur France Inter » ne l’ont évoquée – ce n’était toujours pas le cas au 21 février. La crédibilité du fact-checking, présentée par ces médias comme un instrument de lutte contre les fausses informations, en prend un coup.
Fact-checking, ça veut tout simplement dire « vérification des faits ». Autant dire que c’était la base du journalisme bien avant que les rédactions ne lui dédient des rubriques ou des émissions spécifiques. Mais au moment où les médias traditionnels se sont retrouvés concurrencés – et souvent contredits – par les informations que chacun·e peut diffuser sur internet, le fact-checking leur a permis de se positionner au-dessus de la mêlée, en arbitres du vrai et du faux.
Élisabeth Borne a-t-elle le droit de vapoter ?
Le problème, on l’a vu, c’est que cette pratique qui se prétend objective, n’échappe pas aux choix éditoriaux voire à la mauvaise foi. Surtout, elle focalise l’attention sur une partie très superficielle du journalisme : la vérification de faits isolés les uns des autres. Par contre, la question de savoir si les médias renvoient une juste image du monde n’est jamais posée par les fact-checkeurs. Parfois, cela tourne même au ridicule : le 19 février, l’une des questions à laquelle répondait la rubrique Checknews de Libération était : « Élisabeth Borne a-t-elle le droit de vapoter au Sénat ? »
Il y aurait pourtant matière à des questionnements plus profonds. Si une partie de la population se tourne vers des sources d’information alternatives parfois fumeuses, c’est notamment parce qu’elle considère que la réalité décrite par la plupart des médias est partielle, partiale, voire fausse. Et on ne peut pas lui donner tort. Le travail d’Acrimed (Action Critique Médias) montre à quel point les plus influents d’entre eux reproduisent les inégalités sociales, et sont marqués politiquement à droite.
En mars et avril 2020, L’association a étudié les interviews des matinales des cinq principales radios nationales (France Inter, RTL, RMC, France Info et Europe 1) diffusés en mars et avril 2020 (2). Des matinales qui réunissent 5,7 millions d’auditeurs par jour et qui donnent le ton de l’actualité tout au long de la journée. Première inégalité flagrante : plus de quatre invités sur cinq sont des hommes. Cela va de 73 % sur France Inter, à 89 % sur RMC et RTL.
La droite et les patrons en vedette sur les ondes
Autre résultat marquant, « la grande pauvreté du pluralisme politique. La République en marche cumule plus de la moitié des fauteuils (55 sur 101, dont 51 fois un membre du gouvernement !). Les Républicains (membres anciens ou actuels) cumulent quant à eux 24 passages, et le Rassemblement national, 5 invitations. Au total, les libéraux et l’extrême-droite auront, un mois et demi durant, capté 86 % des invitations politiques des cinq principales interviews matinales de ce pays ! » Deux invitations pour le Parti socialiste, une pour Europe Écologie, trois pour La France insoumise… et zéro pour le Parti communiste, le Nouveau parti anticapitaliste et Lutte ouvrière. Cherchez l’erreur ! La représentation du monde du travail est elle aussi biaisée, notamment sur les radios de service public. Durant la période étudiée, sur France Inter, il y aura la Confédération des petites et moyennes entreprises (un syndicat patronal), six grands patrons… et la CFDT. La CGT ne sera conviée qu’une fois, sur Europe 1. Pas de travailleur lambda, pas plus que d’inspecteur du travail sur aucune des cinq radios. À l’écran, « le simple fait de voir des employés et ouvriers est devenu chose rare », écrit aussi Acrimed en octobre 2021 (3). Et quand ils sont là, c’est souvent dans un rôle de figuration ou de témoignage – parfois même de folklore. Les « grands témoins », ceux dont l’expertise est écoutée, sont le plus souvent des patrons. Conséquence : « Les productions médiatiques dominantes sur le monde du travail [sont] pétries d’une vision patronale du monde où le droit et les syndicats sont des gêneurs en puissance. » Ce déséquilibre n’a rien d’anodin : il contribue à imposer, comme une évidence, le règne de « l’économie de marché, de la croissance à tout crin, de la baisse des déficits publics et du “travailler plus”.»
Le fact-checking tourne donc à vide s’il ne s’intéresse pas aux biais qui faussent, en permanence, le travail des journalistes. Pire : en se contentant de décortiquer des faits isolés, il passe à côté des dérives les plus graves, qui sont souvent produites par une accumulation de comportements allant dans le même sens.

Le fact-checking tourne donc à vide s’il ne s’intéresse pas aux biais qui faussent, en permanence, le travail des journalistes. Pire : en se contentant de décortiquer des faits isolés, il passe à côté des dérives les plus graves, qui sont souvent produites par une accumulation de comportements allant dans le même sens.
Le service public sert la soupe à Zemmour
Ainsi, en cette période pré-électorale, les « grands médias » pourraient se questionner sur leur rôle dans l’ascension d’éric Zemmour et la banalisation des idées d’extrême-droite. Dans son dernier numéro, Médiacritiques recense plusieurs procédés qui ont transformé le polémiste en candidat crédible à la présidentielle. D’abord, son omniprésence : en septembre, Zemmour était cité 139 fois par jour dans la presse française. Une grande partie de la presse hebdomadaire a déjà fait sa Une sur le personnage. Quant à ses apparitions à la radio et la télé, elles ont lieu à des moments de grande écoute et sont « construites comme de véritables “moments médiatiques”, anticipés, commentés et débriefés partout ». Autre contribution à la fabrication du phénomène Zemmour : les sondages, qui l’intègrent presque systématiquement et à la suite desquels, à chaque fois, plusieurs médias choisissent de centrer leur compte-rendu sur lui. Il est de notoriété publique que C8 et CNews, les chaînes appartenant au milliardaire Bolloré, font campagne pour leur ancien chroniqueur. L’émission « Touche pas à mon poste » lui consacre 40 % du temps d’antenne dédié à la politique. Le service public n’est pas en reste. Sur France Inter, « entre le 6 et le 30 septembre, Nicolas Demorand et Léa Salamé n’ont pas invité Eric Zemmour, observe Acrimed. Mais ce fut tout comme : des questions ont porté sur lui dans 12 des 35 entretiens qu’ont conduits les deux matinaliers. »
Le 23 septembre sur France 2, face à Valérie Pécresse et Gérald Darmanin dans l’émission « Élysée 2022 »
, Léa Salamé et Thomas Sotto se faisaient littéralement les porte-parole de Zemmour, reprenant à leur compte ses thèmes de prédilection :
« – Eric Zemmour veut l’immigration zéro. Il prévient, il dit que si on ne l’écoute pas, bientôt la France sera une République islamique.
– Sur le grand remplacement. C’est du fantasme ce que dit Zemmour ou il y a du vrai ? »
Voilà comment une théorie du complot d’extrême-droite devient un sujet médiatique, grâce aux journalistes du service public. Mais n’ayez pas peur, bonnes gens : les fact-checkeurs veillent !
Lisa Giachino
1 – https://www.conspiracywatch.info
2 – « Matinales radio (1/2) : à la recherche du pluralisme », 4 septembre 2020, acrimed.org
3 – France Inter, écoutez sur leurs préférences, Le Monde diplomatique, août 2020.







