Avec la mise en place de la Responsabilité élargie des producteurs (Rep), Grandes enseignes de sport et autres vendeurs de vélo devront désormais financer des structures, comme les ateliers associatifs de réparation de vélo. Ces militants hésitent à prendre le chèque, car il pourrait les précipiter sur la pente glissante de la mise en concurrence. Explications.
Il y a la réparation, puis le réemploi. Le réemploi, c’est quand l’objet est promis à la benne. La distinction est floue pour le vélo tellement cet objet semble immortel, à condition d’y mettre un peu d’huile de coude. Et pourtant : nous jetterions 29 000 tonnes de vélos par an ! (1). Serait-ce parce que nous n’en avons plus l’utilité ? Pas du tout : environ 3,3 millions de vélos neufs et autres objets roulants non électrifiés (50 000 tonnes) sont vendus chaque année en France ! Face à cette logique « déchetivore », quelques acteurs non lucratifs s’emploient à limiter la casse. Ateliers militants d’auto-réparation, associations solidaires type Emmaüs et ressourceries ont beau fleurir de partout, ils ne sauvent de la benne « que » 250 000 vélos par an. Soit 3 800 tonnes. La marge du réemploi est donc colossale… encore faut-il vouloir la développer.
Pollueur ? Payeur !
On peut imaginer qu’il ne faut pas compter sur les vendeurs et les fabricants de vélo pour cela, puisque le réemploi leur fait directement concurrence : le capitalisme déteste le réemploi. Il faut donc, à défaut de changer de logique, le contraindre dans ce sens. C’est ce que fait une mesure entrée en vigueur au 1er janvier. Elle oblige « les metteurs sur le marché » des vélos neufs à prendre en charge le coût de la gestion des (futurs) déchets qu’ils vendent. Concrètement, c’est le principe pollueur/payeur appliqué à Decathlon et consorts : tous les fabricants, importateurs et vendeurs de vélos devront payer, à la place de la collectivité, le coût engendré par la gestion de ces déchets. En langage technocratique, cela s’appelle la Rep, la Responsabilité élargie du producteur. Il existe déjà tout un tas de filières Rep : piles, papier, déchets électriques et électroniques…
Les vendeurs de vélo, mais aussi de tapis de yoga et de balles de ping-pong étaient jusque-là passés entre les mailles du filet. Ce n’est donc plus le cas depuis le 1er janvier, avec la création de la filière Rep Articles de sport et de loisir (ASL), en application de la « loi anti-gaspillage pour une économie circulaire » (Agec) votée en 2020. Concrètement, les vendeurs devront payer les collectivités pour que les déchetteries mettent en place le tri sélectif « vélo ». Ils proposeront aux consommateurs de reprendre leurs « déchets » vélo, comme cela se fait déjà pour les piles par exemple. Ils devront ensuite « gérer » ce gisement de déchets… En bons capitalistes, le plus rentable pour eux consisterait à tout recycler, la mise en décharge leur étant interdite. Ce genre de dérive est exactement ce qui se passe dans la filière des appareils électriques par exemple, où de nombreux objets facilement réparables – voire en état de marche – sont directement recyclés.
1,1 million d’euros ? C’est niet !
Mais il semble que la loi Agec a tout prévu : elle fixe des objectifs de réemploi et de réutilisation qui obligent les producteurs à ne pas tout (détruire et) recycler. Pour les vélos, c’est 9 % en 2024 (2), 14 % en 2027, etc. Comment vont s’y prendre Decathlon et tous les autres pour atteindre ces objectifs ? La loi leur laisse le choix des moyens. Néanmoins, elle les contraint à financer les structures de l’économie sociale et solidaire (ESS) qui font déjà du réemploi. Concrètement, les metteurs sur le marché se sont regroupés au sein d’une association qu’ils financent. C’est l’éco-organisme Ecologic, chargé d’organiser la filière Rep pour atteindre les objectifs.
La loi impose à Ecologic d’abonder un « Fonds réemploi » destiné aux structures de l’ESS. Ce Fonds devra représenter au moins 5 % de la totalité de l’argent destiné à la filière Rep. En l’état des discussions, Ecologic déclare vouloir consacrer 1,1 million d’euros au Fonds réemploi, conformément au minimum des 5 % imposés par la loi. Cela fait beaucoup d’argent, mais, encore une fois, c’est relatif : « d’après nos calculs, cela fait 2,30 euros par vélo réparé. » Pierre-Éric Letellier est membre de la collégiale de L’Heureux cyclage, une association qui regroupe 150 ateliers d’auto-réparation.
En l’état, l’Heureux cyclage et les autres structures de l’ESS se sont engagées dans un bras de fer avec l’éco-organisme pour relever le montant du Fonds réemploi. « Aujourd’hui, on fait pression pour un minimum de 10 euros par vélo réparé. » Il y a de la marge : d’après les estimations de l’Ademe, pour que l’objectif de réemploi soit atteint par les structures de l’ESS, il faudrait à terme que le Fonds réemploi les finance au minimum à hauteur de 13 euros par vélo.
Et si le réemploi s’envolait en Roumanie ?
Dans ce bras de fer, le monde associatif et de l’insertion a ses arguments, à savoir sa capacité à réparer des vélos promis à la benne : « Ecologic a besoin de nous pour remplir les objectifs : les metteurs sur le marché de vélo n’ont pas intérêt à se lancer dans le réemploi de vélo sans nous, car ça leur coûterait plus cher. En tout cas, à court terme, ils n’ont rien mis en place. » La balance penche donc actuellement en faveur des structures de l’ESS. À long terme, toutefois, la situation est beaucoup plus opaque. « Ecologic doit nous verser au moins 5 %, mais il peut très bien développer ses propres solutions pour atteindre les objectifs de réemploi. », rappelle Pierre-Éric. Ainsi, on imagine monsieur Decathlon devant sa calculette : « pour atteindre les objectifs de réemploi, je finance les structures de l’ESS existantes en augmentant le Fonds réemploi, ou je crée ma propre structure d’insertion bien grosse et productive ? » On peut même imaginer que les grandes enseignes délocalisent le réemploi des pays où la main d’oeuvre est moins chère. Bref, sans être dans la tête des patrons de Decathlon, les acteurs de l’ESS se doutent que c’est cette logique qui prévaudra : « Avec Emmaüs et les autres acteurs de l’ESS, on se questionne beaucoup sur ce que sera le milieu du réemploi dans 10 ans. On va se retrouver en concurrence avec de nouveaux acteurs, c’est certain. », s’inquiète le membre de l’Heureux cyclage.
À ce moment-là, pourquoi ne pas refuser le chèque, quel que soit son montant, et continuer son bonhomme de chemin ? « Dans tous les cas, il y aura une concurrence sur les gisements de vélos à réemployer. La loi incite les producteurs à privilégier la reprise en magasin, pour soulager les collectivités. À terme, on peut très bien imaginer que Decathlon récupère 80 % des vélos qu’il mettra sur le marché. Il aura la main sur le « premier choix » des vélos à réparer, puis à réemployer. Or, aujourd’hui, le réemploi nous permet de financer l’activité d’auto-réparation avec la vente de vélos d’occasion. Si on est exclus des gisements de qualité, il faudra qu’on trouve d’autres moyens de financer l’auto-réparation. La mise en place de cette filière Rep, c’est peut-être une bonne nouvelle pour le réemploi, mais c’est pas du tout une bonne chose pour les petites structures comme nous, clairement. » La bataille de la Rep a commencé. « On demande aux adhérents de sécuriser leurs gisements. C’est sur les gisements que ça va se jouer. »
Fabien Ginisty
1- Selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) en 2020.
2 – 9% des mises en marché de l’année précédente, soit environ 5 000 t.








