Après avoir longtemps travaillé au sein de syndicats intercommunaux d’éclairage public, Didier Bouilhol a créé un bureau d’études, Adlucem, qui accompagne des communes rurales dans leur politique d’aménagement lumineux. Pour lui, l’éclairage devrait être débattu sur la place publique.
L’âge de faire : L’éclairage public… Pourquoi est-ce un sujet important ?
Didier Bouilhol : En parler, c’est mettre sur la place publique la question de l’énergie et l’usage qu’on en fait. Est-ce qu’on vit mieux, quand on n’a pas d’éclairage extérieur ? Est-ce qu’on y perd quelque chose ? Il y a un besoin de dialogue entre les habitants et les responsables politiques. Quand je travaillais pour la Fédération départementale des collectivités électrifiées des Alpes-de-Haute-Provence, les maires me disaient : « Il n’y a pas un jour sans qu’on me demande de mettre un éclairage dans un quartier. » Et je rencontrais des habitants qui me disaient, eux : « Je comprends pas, on m’a mis un éclairage alors que j’ai rien demandé ! » En 2008, on ne parlait encore pas d’éteindre l’éclairage public la nuit. J’ai mis en place un programme d’animation à l’échelle du pays dignois*, avec une troupe de théâtre itinérante et l’intervention d’une sociologue.
Que vous a appris le travail de la sociologue ?
Son enquête auprès des maires a montré qu’avec la concentration des pouvoirs aux mains de la communauté de communes, l’éclairage public était l’une des rares choses qui leur restait. Ça leur permettait de maintenir une présence. Les notions de « sécurité » et de « cadre de vie » étaient importantes pour eux. L’éclairage permet d’exprimer sa puissance, de montrer la magnificience du pouvoir politique. Paris, ville lumière ! Même sensibles à l’environnement, les maires disaient : « On a encore cette capacité d’éclairer. Si on éteint tout, on n’existera plus ! »
Aujourd’hui, les choses tendent à changer, en particulier avec le changement de point de vue des habitants. Des maires me disent qu’avant, il fallait se justifier si on coupait l’éclairage la nuit, et que maintenant, c’est l’inverse. Ils en ont compris l’intérêt, et ils ont la bienveillance des populations.
À présent, quels sont les enjeux politiques de l’éclairage public ?
La technique est de plus en plus complexe, ça évolue vers beaucoup de connectivité. Avec par exemple des lampadaires connectés, dont les infos remonteraient sur Google et seraient croisées avec celles sur la densité du trafic afin de faire évoluer l’intensité de l’éclairage… Ça peut avoir des avantages. Mais quand on spécialise l’usage, on l’éloigne du pouvoir politique et du citoyen. Pour ma part, je suis dans la recherche de basses technologies, pour éviter que l’éclairage devienne une affaire de spécialistes.
Comment sont mises en œuvre ces basses technologies ?
Avant, on raisonnait en termes de points lumineux : on mettait un luminaire ici ou là, sans beaucoup calculer la manière dont on éclaire. Maintenant, on se pose des questions sur les niveaux d’éclairement, que l’on peut faire varier. Quel est le besoin, quels sont les usages et la fréquentation rue par rue ? Y a-t-il des piétons, des voitures ? Des conflits d’usage entre les deux ? Les magasins apportent-ils déjà de l’éclairage ? Une fois qu’on a défini les besoins et la politique d’éclairage, on applique ça dans un Schéma directeur d’aménagement lumineux, qu’on va soumettre au prestataire. Pour cela, pas besoin de haute technologie ni de connectivité !
Les Led ont envahi les bâtiments. Est-ce aussi le cas pour les rues ?
Plus aucun fournisseur d’éclairage public ne propose autre chose que des Led. Il n’y a plus de débat. Au départ, les Led faisaient forcément une lumière blanche, qui a plus d’impact sur la biodiversité. Maintenant, on peut faire des Led jaune-orangé, qui ont moins de rendement lumineux. C’est un arbitrage entre biodiversité et efficacité…
Les Led vont-elles faire baisser les consommations énergétiques des communes ?
Les Led augmentent un peu la performance énergétique, mais surtout, on arrive mieux à orienter la lumière pour éclairer la voirie, et pas le ciel. Il y a cependant un risque de non-maîtrise de la puissance, et d’effet rebond. C’est déjà arrivé dans les années 80, quand on a rénové les lampadaires avec du sodium à haute pression : on a sous-évalué l’efficacité, le niveau d’éclairement global a augmenté, et avec lui les contrastes entre zones éclairées et non éclairées… ce qui a augmenté le besoin d’éclairage ! L’efficacité, on l’a. Maintenant il faut penser à la sobriété des usages.
Recueilli par Lisa Giachino
*Autour de Digne-les-Bains (04).







