En Ariège et Haute-Garonne, des associations se battent depuis 2010 pour faire reconnaître les conséquences néfastes sur la ressource en eau de l’exploitation des gravières : la mise à nu de la nappe phréatique et, avec le remblayage des excavations par des déchets du BTP, la pollution.
Le long de la Garonne et de la rivière Ariège, de jolis plans d’eau peuplés d’oiseaux reflètent un ciel désespérément bleu. Ces lacs sont des gravières qui ne sont plus exploitées, et cette eau est celle de l’une des plus belles nappes phréatiques des Pyrénées. Elle participe à l’étiage* de la Garonne et de l’Ariège, à l’agriculture irriguée de cette plaine fertile, et à l’alimentation en eau des populations. Aujourd’hui, les associations estiment que 850 hectares de nappe phréatique sont visibles en Ariège sous la forme de ces étangs bucoliques. Or, une étude du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) de 2013 évalue que, pour 100 hectares, l’évaporation est de 1 million de mètres cubes par an. Soit l’équivalent de 15 % de la consommation annuelle d’eau de la métropole toulousaine. Face à l’inquiétude des agriculteurs, qui, à partir de 2007, voient exploser les surfaces de terres arables accordées aux carriers, les entreprises du BTP déterrent un texte oublié. Elles suggèrent d’utiliser un arrêté préfectoral de 1994 qui autorise l’enfouissement des déchets du BTP dans les anciennes gravières.
Pollution jusqu’aux stations de pompage
Il suffira ensuite de recouvrir le tout de bonne terre. Ce scandale est rapidement dénoncé par plusieurs associations. Depuis mars 2023, l’Aprova (Association de protection de la vallée de l’Ariège et de sa nappe phréatique), l’Apra-Le Chabot, FNE, le Comité écologique ariégeois (CEA), la Confédération paysanne 09, Extinction rébellion 09, la Ligue des droits de l’homme 09 et Eau Secours 31 se sont regroupés dans le collectif Stop gravières.
L’un des problèmes majeurs du BTP, ce sont ses déchets. Chaque année, en Occitanie, 17 millions de tonnes de déchets de tous types sont produits, dont 11,4 millions viennent du BTP. En 2016, la décision avait été prise par la préfecture ariégeoise d’autoriser l’enfouissement de 14 millions de tonnes de déchets, tout en estimant que ce chiffre monterait à 50 millions d’ici 2039, à la fin des contrats d’exploitation des gravières. Le préfet a accordé l’autorisation environnementale, mais sans tenir compte de l’arrêté ministériel du 14 décembre 2014, qui précise que ces déchets ne doivent pas être en contact avec l’eau, car alors, ils ne seraient plus « inertes » (n’évoluant pas dans le temps), selon le code de l’environnement. En effet, le fer du béton armé rouille, le plâtre peut boucher des conduits, le béton, les peintures et traitements des bois se dissolvent dans l’eau. Des traces d’hydrocarbures ont été détectées et on soupçonne des pollutions microbiologiques dues aux canalisations et sanitaires. Le BRGM, dans un rapport d’expertise sur les Installations de stockage de déchets inertes, confirme dès 2013 que les soi-disant déchets inertes ne le sont pas dans l’eau, et que leur dégradation peut entraîner des pollutions.
Or, nous avons vu que cette eau est celle de la nappe phréatique. Donc, la pollution induite par la dégradation des matériaux de construction se propage jusqu’aux stations de pompage.
« Ils creusent jusqu’au socle rocheux, à 17 m, voire jusqu’à 30 m ! »
En 2018, le député LFI d’Ariège, Michel Larive, révélait devant Emmanuelle Wargon, la secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique, que les taux d’aluminium (un adjuvant du béton) relevés sur place étaient 14 000 fois supérieurs à la norme autorisée. Perturbateur endocrinien, l’aluminium dissout dans l’eau est très toxique. Déjà, le Conservatoire botanique national des Pyrénées a noté un impact délétère sur les arbres « nourris » par cette eau. Face aux agriculteurs, à certains élus et aux militants, les préfectures, les départements, des communes et la Région persistent, car l’influence des géants du BTP, dont les carriers sont des filiales, se fait sentir.
Dans les années 1940, deux gravières suffisaient en Ariège pour tous les travaux du département. Mais, dans un Hexagone où « quand le bâtiment va, tout va », la ruée vers l’or gris ne semble pas prête de s’arrêter. Il y a 80 ans, une gravière moyenne faisait entre 15 et 35 hectares pour une profondeur de 7 ou 8 mètres. Jean-Louis Bertrand, maire (PS) de Saverdun jusqu’en 2001 et membre fondateur de l’association Aprova, raconte. « C’est en 2008-2009 que les choses ont changé. La nouvelle équipe municipale s’est mise à vendre des surfaces énormes. 140 hectares d’un coup à Denjean Granulats, 200 hectares aux Sablières Malet, pour 30 ans, soit le maximum autorisé pour une concession de gravière. Et ceux-là creusent jusqu’au socle rocheux, à 17 m, voire jusqu’à 30 m ! »
Déverser des déchets dans une eau couleur lagon
De fait, les installations sont impressionnantes. Sur le bord d’un gouffre, les excavatrices ramènent blocs, graviers et sables. Le substrat est propre, il n’y a pratiquement pas de transformation, au contraire des régions où l’on a choisi de recycler et exploiter des carrières. Et, comme le mètre cube de granulats se vend au même prix dans tout le pays, les bénéfices des carriers d’ici sont d’environ 15 à 20 % supérieur à ceux des autres régions. Une manne.
En surplomb d’une gravière, à Saverdun, nous observons le ballet de camions venus déverser des déchets triés et broyés, dans une eau couleur lagon. On voit très nettement des « digues » de déchets perpendiculaires au sens d’écoulement de la nappe, qui divisent la carrière en plusieurs parcelles. Ces digues sont denses et tassées, à l’inverse du substrat dans lequel l’eau de la nappe circulait. Ainsi, l’eau est bloquée et se détourne de son lit. De fait, le niveau de la grande nappe baisse et les eaux de surface ont tendance à s’infiltrer dans le sol. Aux abords de cette même gravière, nous constatons l’assèchement total de la Galage, qui ne peut s’expliquer par le seul déficit général en eau.
La Région entérine le scandale
De nombreux cours d’eau sont à sec, à tel point qu’un arrêté préfectoral de 2016 reconnaît cet impact pour les cultures et les habitations. Or, le réchauffement climatique accélère cette tendance, avec une baisse de la recharge pluviale de 30 à 50 %. Cependant, la décision d’un moratoire, sans parler de l’interdiction de cette pratique, relève de la volonté de l’État et de la Région. Laquelle répète à l’envi qu’elle « est mobilisée pour préserver cette ressource essentielle [l’eau] et lutter contre son gaspillage ».
Le nouveau Schéma régional des carrières d’Occitanie (SRCO), qui doit être signé à l’automne, entérine pourtant la situation présente. En effet, dans son rapport environnemental, la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) reste sur ses positions, contre l’avis très critique envers les gravières de l’Autorité environnementale, la MRAe. On peut lire dans le rapport de la Dreal que « l’analyse des orientations, objectifs et mesures du SRC d’Occitanie ne révèle aucune incidence négative notable sur la ressource en eau ». Idem pour les milieux naturels et la biodiversité, les paysages et le patrimoine, les activités agricoles et sylvicoles. À présent, Stop gravières est en attente de la signature par le préfet de région de l’arrêté du SRCO, fin décembre ou début janvier, afin, éventuellement, de le contester en justice.
Le président de l’Apra-Le Chabot, Henri Delrieu, dépité, conclut : « La puissance de l’Unicem [Union nationale des industries de carrières et matériaux de construction], qui regroupe les géants du BTP, est forte. Nous avons peu d’espoir d’être entendus face aux Bouygues, Lafarge, Cemex et consorts [dont les chiffres d’affaires avoisinent les 15 milliards d’euros par an] qui en plus ont des commandes de l’État pour des grands travaux hors Ariège, type A69, LGV, etc. Nous ne pouvons qu’espérer que la sensibilisation du public permettra la prise de conscience des décideurs que ce type et rythme de développement sont intenables. »
Valérie Lassus







