Geneviève Legay, jusqu’à la victoire !

Gravement blessée par la police, Geneviève Legay n’attend qu’une chose : retrouver suffisamment possession de ses moyens pour retourner manifester. L’âge de faire est allé rencontrer cette dame pleine de sagesse.

«  Dès que ça ira mieux, je retournerai battre le pavé. » Geneviève Legay n’en démordra donc jamais : elle ne veut pas « laisser [ses] filles et [ses] petits-enfants dans ce monde où il n’y a que le fric qui compte ». Mais ce lundi 20 mai, alors qu’elle nous reçoit dans son appartement HLM de la Trinité, à l’est de Nice, elle doit encore s’appuyer sur ses béquilles pour marcher. « Quand on m’a arrêté la morphine, à l’hôpital, j’ai eu des douleurs atroces. C’est là qu’ils se sont aperçu que j’avais également le coccyx fracturé. » Elle n’a pu rentrer chez elle que le 15  mai, soit près de deux mois après son admission aux urgences. C’était le 23 mars, à l’occasion d’un rassemblement de Gilets jaunes, suite à une charge policière qui a failli tuer la septuagénaire.
« Je ne crois en aucune religion, mais je me sens comme une miraculée », sourit-elle aujourd’hui. « Quand on est arrivées à l’hôpital, on nous faisait comprendre qu’elle allait mourir », explique Delphine, l’une de ses trois filles. Outre le coccyx, elle souffre de cinq fractures du crâne, d’une fracture de l’oreille interne, a perdu une partie de la vue, n’a plus d’odorat, a presque perdu le goût. « Mais bon, moi ça va encore, je vais m’en sortir. Il faut parler des 300  personnes gravement blessées ou mutilées, et de madame Redouane (1), cette pauvre femme qui a perdu la vie à Marseille. » Geneviève n’est pas du genre à se plaindre…

À 43 ans, elle s’inscrit aux cours du soir
Fille d’un ouvrier et d’une mère qui gagnait trois sous en allant aux champs, Geneviève Legay travaille d’abord dans la comptabilité. Puis, mariée à un cuisinier, elle consacre quinze ans de sa vie à élever ses trois filles, à s’occuper des enfants de ses sœurs, aussi, et à défendre son quartier. « En 1975, nous avons emménagé dans une villa HLM qui venait d’être construite. Il y avait ainsi 300 villas qui rassemblaient 1 200 personnes, et 250 enfants. Mais personne à la mairie n’avait pensé à construire une école pour les accueillir ! » Ne pas pouvoir inscrire ses filles à l’école lui est insupportable. Elle se rapproche alors de la FCPE (2) pour obtenir l’ouverture d’une école. Et dans le même temps, elle crée une association de locataires et de copropriétaires pour faire valoir les droits des habitant·es de sa petite cité.
Sans jamais abandonner ses combats d’hier, elle n’aura ensuite de cesse d’ajouter des cordes à son arc militant : droits des femmes, commerce équitable, altermondialisme, défense des migrant·es, syndicalisme au sein de la CGT, « une super campagne contre le traité constitutionnel en 2005 », lutte pour la justice fiscale… « Tout ça se rejoint, assure-t-elle. Je milite depuis vingt ans avec Attac, où nous clamons qu’ “un autre monde est possible !”  ». Ses engagements ne l’empêchent pas, parallèlement, de mener sa vie professionnelle. Une fois les enfants élevés, elle se trouve un emploi de cuisinière dans un foyer social pour jeunes en rupture. Entre collègues, tout en préparant les repas, les discussions vont bon train : « On avait un trotskyste, un anarchiste, et moi, j’étais communiste, alors forcément ! »
Depuis ses cuisines, Geneviève rêve du métier d’éducatrice spécialisée, et s’en donne les moyens. Elle passe d’abord son bac général. Puis s’inscrit, à 43 ans, aux cours du soir, auxquels elle assiste après sa journée de travail et obtient son diplôme d’éducatrice spécialisée en 1994. « Je me suis toujours formée », explique-t-elle. Elle devient par la suite chef de service, se battant sans relâche pour obtenir plus de moyens, tout en faisant jusqu’à 70 heures par semaine.

«  Quand vous êtes aux prises avec de l’humain, avec ces enfants en souffrance, même si vous n’avez pas suffisamment de personnel, vous ne pouvez pas les abandonner… »

« Les gens osent enfin dire qu’ils sont pauvres ! »
En 2018, l’active retraitée voit apparaître le mouvement des Gilets jaunes… « La première fois que j’en ai entendu parler, comme ça parlait du prix de l’essence, j’ai été très méfiante. Mais j’ai quand même entendu le mot de “taxe”, or je sais qu’une taxe est un impôt injuste. » Elle décide donc, dès le lendemain, d’aller à la rencontre de ces manifestant·es. « Je les ai rejoints avec beaucoup d’humilité, en me taisant, pour écouter ce qu’ils avaient à dire. Je me suis ainsi rendu compte que leurs revendications, en fait, étaient les mêmes que les miennes. Ça faisait quarante-cinq ans que j’attendais que “les pauvres” osent dire qu’ils étaient pauvres, sans en avoir honte. La honte, elle doit être pour ceux qui rendent les gens pauvres ! Et là, enfin, les gens osaient le dire. Depuis, je n’ai plus cessé de travailler à la convergence des luttes. »
Dès qu’elle le peut, elle participe donc aux rassemblements de Gilets jaunes. Le samedi 23 mars, elle se gare à proximité de la place Garibaldi pour aller manifester. « Comme j’ai un tas de drapeaux sur la plage de ma voiture, j’en ai pris un au hasard, il m’est venu celui de la paix. Je me suis dit “très bien !” Je me sentais protégée par mon drapeau. » Peu avant midi, elle explique à un journaliste de CNews que personne n’a pu voir l’arrêté d’interdiction de manifester, que personne ne connaît donc exactement les lieux interdits, mais que, de toute façon, « le but est de se rassembler pacifiquement – voyez, j’ai le drapeau de la paix. On ne va pas aller agresser ni le président chinois ni le président français : on est là pour dire qu’on a le droit de manifester. » Peu de temps après, elle sera frappée par les forces « de l’ordre ». C’est à cette dame qu’un jeune énarque – accessoirement président de la République – a souhaité « un prompt rétablissement, et peut-être une forme de sagesse ». Réponse de sa fille : « S’il avait le quart de la sagesse de ma mère, le pays se porterait mieux. »

Nicolas Bérard
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1 – Atteinte chez elle, à Marseille, par une grenade lacrymogène alors qu’elle voulait fermer ses volets pour se protéger des gaz, en marge d’une manifestation de Gilets jaunes, Zineb Redouane, 80 ans, est décédée des suites de ses blessures, le 1er décembre, à l’hôpital.
2 – Fédération des conseils de parents d’élèves.