L’apiculture productiviste, responsable du déclin des abeilles ?

Vincent Canova, pour conserver son cheptel d'abeilles noires, a diversifié les produits de sa ferme et cessé de prélever du miel. © ADF

Depuis ses débuts dans le métier, l’apiculteur Vincent Canova a vu la profession changer et transformer la nature même de l’abeille domestique, aujourd’hui trop dépendante de l’humain. Il se bat aujourd’hui pour la préservation urgente de l’abeille noire.

Pour illustrer l’état dramatique de l’apiculture en France, Vincent Canova donne un chiffre : « Aujourd’hui, on est à un rapport de 1 pour 1 : les apiculteurs donnent autant de sucre à leurs ruches que ce qu’ils récoltent de miel. » Et le professionnel de décrire les pratiques courantes dans le métier : le nourrissage massif, les transhumances de plus en plus lointaines, l’achat et le changement de reines importées dans les essaims chaque année, voire deux fois par an, l’insémination artificielle… Pour lui, face à l’effondrement des colonies d’abeilles, il faut chercher les responsabilités autant du côté de l’agriculture industrielle que de son pendant apicole : « On est au bout de ce système hors-sol. Pour moi, ce n’est pas de l’apiculture ! Je ne veux pas travailler comme ça. »
Pour l’heure, Vincent n’a jamais travaillé comme ça. Installé à Gluiras, en Ardèche, il a la chance d’avoir hérité d’un cheptel d’abeilles noires (apis mellifera mellifera) constitué par ses parents.

On allait cueillir facilement les essaims dans les châtaigneraies, dans un rayon de 20 km maximum. Ce sont des abeilles qui sont là depuis des millénaires et qui se sont parfaitement adaptées à leur environnement. Elles ont une période de reproduction très ciblée au moment de la floraison du châtaignier. Elles consomment peu de miel l’hiver, et ont un “démarrage tardif” au printemps, pour faire face aux hivers rigoureux et prolongés. Par contre, elles sont peu productives et peu “dociles” par rapport à leurs cousines sélectionnées.

Qu’importe : la ferme familiale n’a jamais été tentée par la folie productiviste, qui, à partir des années 80, a conduit beaucoup d’apiculteurs à importer des sous-espèces plus rentables ; et à multiplier les transhumances : du pain bénit pour les parasites de tous poils, en particulier le varroa destructor, venu d’Asie du Sud-Est, qui a porté un premier coup aux abeilles autochtones, sans défense face à l’acarien. « Au lieu de se poser les bonnes questions, la profession a multiplié les traitements chimiques. Aujourd’hui, les systèmes apicoles sont transhumants à 99 %. On traite comme jamais, mais le varroa est toujours aussi résistant. » Cette première crise a en effet conduit à l’accélération de l’importation d’abeilles moins rustiques, toujours plus fragiles, devenues dépendantes de l’apiculteur.

« La pression économique a changé la nature de l’abeille »
Vincent, lui, a continué comme il l’avait toujours fait et l’avait vu faire : profiter de la sélection naturelle pour que son cheptel s’adapte aux nouveaux fléaux… jusqu’à un certain point : il a vu le nombre de ses colonies diminuer fortement, et a dû diversifier les activités de la ferme. Aujourd’hui, s’il n’a eu « que » 12 % de perte cet hiver, cela montre que ses 150 colonies font encore preuve de caractère. Mais les faits sont là : ses essaims sont moins vigoureux, et il doit les nourrir de moins en moins exceptionnellement…

Je me retrouve aujourd’hui avec une hybridation forcée de mon cheptel, à cause des fécondations des reines par des mâles extérieurs. Je suis dépendant, comme tout apiculteur, de ce que fait mon voisin, et des ruchers transhumants. Résultat : je suis en train de perdre l’abeille noire, comme partout en France où il en reste encore. En trente ans, la pression économique a altéré la nature même de l’abeille. Si on ne fait rien, l’abeille noire aura totalement disparu en 2035, d’après le CNRS (1).


Vincent a décidé d’arrêter la production de miel cette année pour se consacrer à la conservation de son cheptel, et à la formation d’apiculteurs amateurs « à qui, aujourd’hui, on apprend à doser le sucre », alors qu’ils pourraient jouer un rôle crucial dans la conservation de l’abeille noire, du fait qu’ils n’ont pas d’objectif de production. En 2015, il a par ailleurs créé, avec des apiculteurs voisins subissant la même situation, un conservatoire de l’abeille locale. Mais sans « zone-cœur », interdite aux colonies hybrides, la mission s’avère plus que compliquée. Parmi la quinzaine de conservatoires d’abeilles noires en France (qui ont chacune un écotype particulier), beaucoup sont dans la même situation et n’arrivent pas à lutter contre l’hybridation. Néanmoins, certains signes poussent Vincent Canova à l’optimisme. La région Normandie a par exemple donné récemment des moyens suffisants aux apiculteurs de l’Orne, avec l’appui du Parc naturel local, pour mettre en œuvre un conservatoire efficace. Et des préfets prennent désormais des arrêtés pour interdire toute intrusion de ruches hybridées dans les « zones-coeur » des conservatoires. Ainsi, de plus en plus de particuliers sont sensibilisés au déclin de l’abeille noire, et des ruchers-écoles adaptent leurs formations.

C’est en train de bouger, se réjouit l’apiculteur. Mais soyons conscients qu’on est dans l’urgence. Ça va se jouer à une génération d’apiculteurs près. Si on rate le coche, l’apiculture sera définitivement sous perfusion.

Fabien Ginisty
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1 – Centre national de la recherche scientifique, organisme public de recherche.