Calixto Suarez et Mamo Adolpho, Arhuacos de la Sierra Nevada colombienne, viennent en Europe depuis vingt ans pour rencontrer les habitants et partager leur vision de la vie. On les a rencontrés en octobre, lors de leur passage en France.
Le peuple Arhuaco vit dans le massif montagneux de la Sierra Nevada Santa Marta, en Colombie du nord. N’ayant pas de titres de propriété, il se voit contraint de racheter les terres qu’il habitait autrefois et que se sont impunément appropriées les colons et les grands exploitants. Aujourd’hui, les Arhuacos sont réfugiés sur les hauteurs de la Sierra, où leur survie est problématique.
Calixto Suarez Villafañe est leur porte-parole. Il a été choisi pas les mamos, des sages qui représentent l’autorité sociale, culturelle et spirituelle, et dont le rôle est d’harmoniser l’équilibre entre les humains et toutes les formes de vie. Calixto voyage ainsi depuis vingt ans dans les pays occidentaux pour y donner des conférences. Depuis peu, il est accompagné de Mamo Adolpho, son guide spirituel. Leur venue en France, notamment dans les Alpes-de-Haute-Provence, a été possible grâce à des personnes qui se sont mobilisées au fil des années. Comme Mahel et Bernadette, qui les accueillent, réunissent des fonds pour leur venue et organisent les tournées depuis six ans. Ce collectif informel œuvre en lien avec une association portugaise, Duna, dont l’objectif est d ’acquérir, grâce à des donations, une zone de 100 km² dans la Sierra. Cette « Terre d’origine » serait reboisée et restituée aux Arhuacos. Cela fait également trois ans qu’un projet pour la construction d’un collège est en route. À l’origine de cette idée, Calixto souhaite permettre aux jeunes de grandir sereins, chez eux, dans la Sierra.
À la faculté d ’art d ’Aix-en-Provence, quand les deux hommes entrent dans l’amphithéâtre, le public fait silence. Leurs vêtements traditionnels et leurs pieds dénudés dans leurs sandales de cuir, par ce froid d’octobre, impressionnent. Au-delà de leur apparence, sous leur carrure robuste se dégage une présence impassible. Calixto prend la parole, et son visage, jusqu’alors imperturbable, s’illumine… Morceaux choisis.
LE MONDE INVISIBLE
« On ne va pas parler de choses étranges, on va parler de la vie. J’ai été dans beaucoup d’universités à travers le monde, pour parler de la vie, la vie humaine et la vie du monde invisible. Quand nous parlons de monde invisible, nous ne nous référons pas à un monde invisible extérieur, mais intérieur. C’est l’âme. Quand nous prenons soin de notre âme et de notre corps physique, nous créons l’harmonie. Ce qui nous préoccupe beaucoup, c’est quand on entend parler de suicides de jeunes et de souffrance des anciens. Comment transformer ces deux choses? Comment enseigner aux gens à trouver leur propre valeur ? Personne n’est arrivé par erreur sur cette terre ! Ce qui est important, c’est de savoir que tu existes. Il faut sentir que tu marches sur la terre… Pour nous, respirer c’est remercier. Quand je prends de l’air, je remercie mon cœur, quand j’expire, je remercie la vie. C’est très facile ! Alors à ce moment-là, mon être diffuse une énergie qui purifie tout autour de moi et cela me permet d’être en paix avec le monde.
S’aimer soi-même et apprendre à sourire à notre douleur, pour que cette douleur se transforme, c ’est plus difficile… Mon père s’est noyé dans un fleuve quand j’avais trois mois. J’avais très peur et beaucoup de colère envers l’eau… Ça allait contre la vie. J’ai transformé ça. Ça m’a coûté, mais je l’ai fait. »
TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX
« Le plus important dans la vie, c’est de faire attention à trois choses : nos actes, nos paroles, et nos pensées. Parce que si nous n’y sommes pas attentifs, nous laissons des blocages s’installer, qui peuvent même ensuite être transmis aux générations suivantes. La première chose pour prendre soin de nos pensées, c’est de les observer ! Nous sommes assez égoïstes avec nous-mêmes, nous ne nous donnons pas une seconde pour nous…
La plupart du temps, nous sommes dédiés à l’extérieur. Personnellement je m’accorde toujours au moins une minute pour moi. Pour remercier mon corps, même s’il est plein de douleur ! Nous faisons très attention à ces trois principes fondamentaux. Et pour nous, il y en a un quatrième : trouver comment je suis moi, comment est mon cœur. Maintenant je vous dis comment est mon cœur devant vous : il bat bien, il bat bien…
PRENDRE SOIN DE LA TERRE
« Je viens de la Sierra du nord de la Colombie. Quatre peuples indigènes y habitent : Arhuacos, Kogis, Wiwas et Kankuamos. Nous, quatre peuples de la Sierra, nous sentons que nous avons la responsabilité de prendre soin de la planète. Au niveau du monde invisible autant qu’au niveau du monde matériel. Depuis vingt ans, nous sommes très préoccupés. J’ai donc commencé à sortir de ma culture, de mon peuple, de mon pays, pour aller voir comment se comporte l’être humain avec la terre. Sans juger, juste pour connaître. Savoir comment se “relationnaient” les humains entre eux, et surtout les anciens et les petits enfants. Et aussi voir comment était la Terre dans les différents continents.
Si elle se comportait bien avec l’être humain, et vice versa. C’est ma fonction. Apporter des messages au monde et ramener des messages à mon peuple. Je ne sais pas ce que j’ai enseigné aux gens mais en tout cas, moi, j’ai appris beaucoup. »
LIEUX SACRÉS
« La Terre a comme nous, des points énergétiques. Nous les appelons les points de communication. Ces lieux, dans les hauteurs de la Sierra, sont en correspondance avec d’autres points sacrés sur toute la Terre. Le devoir des leaders spirituels est de prendre soin de ces points. Ils sont très vigilants, ils les observent pour savoir ce qu’il s’y passe, les déchiffrent et ainsi prennent soin de la vie. Ces lieux sont reliés aux quatre éléments qui sont très importants pour la vie humaine. Alors quand un de ces lieux sacrés se meurt, la vie s ’en va. C’est à partir de là que nous avons commencé à sentir le besoin de communiquer avec le monde extérieur et occidental. Et là, on a commencé à entendre parler de réchauffement climatique. »
CITOYENS DE LA TERRE
« La mission de notre existence en tant que peuple indigène, c’est de veiller à ce que toute la population de la terre aille bien, et en même temps que l’eau ne soit pas contaminée, qu’il n’y ait pas de virus dans l’air… Nous avons une toute petite production de café, qui nous permet de faire des échanges. C’est comme ça que nous vivons, nous sommes des citoyens de la terre. Avec la responsabilité de notre territoire.
Nous nous sentons responsables et quand nous entendons ce qu’il se passe avec l’Ukraine et la Russie…nos pauvres frères, qui se battent pour rien… Nous pensons qu’il faut aider spirituellement. Ça nous rend heureux de faire ça. Matériellement nous ne sommes pas très riches, mais le cœur, ça va. »
CHANGE-TOI TOI-MÊME
« En ce qui concerne le changement climatique, peut-être qu’on va du pire au meilleur. La terre va se transformer, se guérir elle-même. Ce dont nous avons besoin, c’est de trouver comment nous guérir nous. C’est la conclusion qui est sortie de nos réunions entre nos quatre peuples. Ce n’est pas la fin de la vie, mais ça va se transformer. C’est le moment du changement. Le moment de nous transformer nous-mêmes. Sans juger, sans culpabiliser qui que ce soit. Pour être bien dans notre cœur ! Mon intuition est que nous allons exister en tant qu’êtres humains pendant très longtemps… Si nous nous transformons, en quelque chose de mieux.
LES QUATRE PEUPLES
« Avant, les quatre peuples, nous étions unis. En 1920 est arrivée une mission capucine pour imposer sa religion. La mission capucine est restée pendant plusieurs décennies, jusqu’en 1980. Ils sont venus nous enseigner à lire et à écrire, et beaucoup d’autres choses. Mais toute une partie du peuple Arhuaco n’était pas d’accord avec ça, et ils sont partis se réfugier plus haut dans la Sierra. Et quand nous nous en sommes rendu compte, les capucins dominaient pour ainsi dire le peuple. Alors, nous nous sommes réunis avec les autres peuples pour les mettre dehors. Nous avons réussi ! Il y a 10 ans, nous et surtout les femmes, avons commencé à travailler à la réunification. Pendant la pandémie, nous avons fait un immense travail pour cela ! Ça a été intense et très important. Aujourd’hui, les quatre peuples sont unis. Donc, quand nous parlons, nous représentons les quatre peuples : Arhuaco, Wiwa, Khogi, Kankuamo. Maintenant, nous pensons en amont pour que cette structure ne se défasse pas. »
Lisa Vincent
Photo : @ L’âdf








