Au début du XIXe siècle en Angleterre, des milliers de personnes, appelées les luddites, se sont rebellées contre les prémices de la première révolution industrielle, dans le secteur du textile. Retour sur ce qui est considéré comme la première révolte contre « les machines préjudiciables à la communauté ».
Ecouter cet article, lu par L. Aubin :
Nous en serions, selon les avis, à la troisième, voire à la quatrième révolution industrielle. Pour comprendre la logique de ces phénomènes et la façon dont ils sont imposés, un retour sur la toute première de ces révolutions est riche d’enseignements. Car, contrairement à ce que laisse entendre le discours dominant, le « progrès technique » n’a pas toujours été accueilli à bras ouverts par une population reconnaissante. C’est ce que nous rappelle Kirkpatrick Sale dans son livre La Révolte luddite. Nous voilà en Angleterre, au début du XIXe siècle. Le secteur du textile repose sur le travail de milliers d’artisans, de tondeurs, de tisserands sur coton, de tricoteurs sur métier… Ils jouissent d’une certaine autonomie mais, comme une large partie de la population anglaise d’alors, vivent dans une grande pauvreté. L’arrivée des premières machines permettant l’industrialisation de la production améliorera-t-elle leur condition ?
C’est la promesse faite par les riches propriétaires de ces machines. Mais immédiatement après leur mise en service, on observe l’inverse : dépossédés de leurs marchés, les artisans n’ont guère d’autre choix, pour survivre, que de se faire embaucher dans les grandes manufactures mécanisées. Ils sont alors mis au service des machines et, là où il fallait dix travailleurs qualifiés pour produire une quantité donnée de marchandises, un seul ouvrier suffit. Le chômage explose et toute l’organisation sociale est mise à bas. D’autant que pour seconder ces machines, aucun savoir-faire particulier n’est nécessaire. Afin de baisser au maximum les salaires, les patrons mettent en concurrence les hommes avec les femmes, mais aussi avec les enfants. « Notre condition est si misérable que le mot même de misère ne suffit pas à la décrire », alerte une pétition de tricoteurs.
Aux racines de la fast fashion
Les toutes premières machines laissent déjà augurer ce qu’entraînera l’industrialisation. Dès 1811, un métier à grand cadre est utilisé pour fabriquer des bas tricotés bon marché, appelés cut-cups. Des patrons, « pressés par les commandes ou peu scrupuleux, faisaient découper les deux faces du bas et les cousaient ensemble au lieu de les faire tricoter d’une pièce sur un métier étroit. […] Mais le pire était que ces cut-cups, de qualité médiocre, tombaient en morceaux au premier usage ». Les prémices de la fast fashion !
Des groupes qui ont pour point commun de se réclamer du général Ludd – lequel n’a vraisemblablement jamais existé – vont alors s’organiser. Ils se regroupent à la nuit tombée pour mener des expéditions punitives, se rendant dans des manufactures pour briser des machines ou foutre le feu aux usines. Des centaines d’opérations de sabotage seront ainsi menées durant près de deux ans, faisant trembler à la fois les propriétaires et le gouvernement anglais, qui voit poindre une révolution. Malgré leurs efforts, les autorités ne parviennent pas à stopper le mouvement ni à interpeller d’éventuels « meneurs » : toutes les personnes interrogées refusent obstinément de livrer le moindre nom. « Les luddites ne sont pas opposés à toutes les machines, précise l’auteur Kirkpatrick Sale, mais à toutes les “machines préjudiciables à la communauté”, comme le dit une lettre de mars 1812, c’est-à-dire des machines que leur communauté désapprouvait, sur lesquelles elle n’avait aucun contrôle et dont l’usage était préjudiciable à leurs intérêts, qu’elle consiste en un groupe d’ouvriers ou en un groupe de familles, des voisins et de citoyens. » En 1813, le gouvernement déploie les grands moyens : des milliers de soldats sont mobilisés, des espions sont chargés d’infiltrer les groupes, des juges à la botte mènent des procès expéditifs. Des luddites sont condamnés à plusieurs années d’exil en Australie, quatorze sont condamnés à la pendaison, le mouvement cesse de faire parler de lui.
Deux siècles plus tard, des gens « ont commencé à […] se demander où nous a menés la victoire des technologies-du-profit utilisées sans garde-fou, note l’auteur. Ainsi, le luddisme n’est pas mort sur la potence avec les luddites : il se maintient de façon inaltérable autour de la “question des machines”, qui en est le cœur. »
Nicolas Bérard








