Consommée durant un siècle, puis interdite au cours des cent années suivantes, l’absinthe est de nouveau totalement autorisée en France depuis 2011. Quelques passionnés refont tourner les alambics.
Elle a déserté les bars et les étals pendant près d’un siècle, mais jamais l’imaginaire collectif. Sans doute parce que l’absinthe est plus qu’un simple alcool : c’est une histoire. Parfois tragique, parfois poétique, souvent injuste, toujours tumultueuse. Une histoire que les distillateurs actuels ne demandent qu’à partager. Et pourquoi pas autour d’un verre, d’une fontaine à eau, d’une cuillère ajourée et d’une fiole du précieux breuvage.
Pour rencontrer des producteurs passionnés, le mieux est de se rendre dans le Doubs, bassin historique de cette boisson venue de pas bien loin. « L’absinthe est apparue en Suisse, dans le Val-de-Travers, explique Laurent Bettineschi, qui a ouvert la distillerie La Fraignaude à Frasne. Mais les producteurs suisses ont rapidement passé la frontière pour éviter les frais de douanes. » Napoléon ayant instauré de lourdes taxes sur l’importation d’alcool.
En enjambant la frontière, les Helvètes débarquent à Pontarlier, qui va devenir la capitale française de l’absinthe. Ce qui n’est pas anecdotique, car l’activité va devenir une véritable industrie. Entre 1870 et 1914, notamment, la population de Pontarlier est multipliée par trois, atteint 9 400 habitant·es, dont « un tiers vit directement ou indirectement de l’absinthe », indique Élise Berthelot, du musée de Pontarlier. Outre les distillateurs, il faut « des cultivateurs, fabricants de caisses et tonneaux, empailleurs de bonbonnes, voyageurs et représentants de commerce… », énumère-t-elle.
La plus grosse distillerie, Pernod-fils – qui s’est ensuite reconverti dans le Pastis avec le succès commercial qu’on lui connaît – produisait à elle seule jusqu’à 25 000 litres d’absinthe par jour ! Si la production annuelle se comptait ainsi en millions de litres, c’est qu’il y avait, derrière, les petits gars et les petites nanas pour écluser tout ça. Sur fond d’une immense misère sociale, l’alcoolisme battait son plein. Or, la bleue (1) était la plus populaire des boissons alcoolisées, aussi bien dans les bistrots ouvriers que dans les salons huppés.
Dans le paquetage des soldats
La production a d’abord bondi à partir de 1830 avec… les guerres de colonisation. « L’armée française met alors de l’absinthe dans les paquetages, avec la consigne, pour les soldats, d’en mettre dans l’eau quand ils la trouvent douteuse. L’alcool désinfecte, mais l’absinthe a aussi été choisie pour ses propriétés vermifuges et anti-malaria. Évidemment, les gars vont rapidement trouver toutes les eaux douteuses ! », rigole François Aymonier.
Ce dernier a lancé avec sa compagne Mayra une petite production bio aux Fourgs, où ils remplissent leur alambic avec les plantes qu’ils cultivent sur place. Intarissable sur l’histoire de cette boisson, il indique qu’un second événement va accélérer le succès de la fée verte (1) : la crise du phylloxera, parasite qui dévaste la vigne européenne à partir de 1864. « La production de vin s’effondre, cela crée un vide sur le marché des alcools. L’absinthe, qui a trois quarts de siècle de production derrière elle, s’industrialise et fait chuter son coût. En 1870, un verre d’absinthe coûte deux fois moins cher qu’un verre de vin. » Bingo : l’absinthe devient l’alcool le plus consommé.
Un siècle de succès, un siècle d’interdiction
Mais les vignerons, qui ont trouvé la parade au phylloxera, entendent bien retrouver leur rang. Pour cela, ils vont s’organiser en lobby pour dézinguer l’absinthe. Ils se trouvent des alliés de circonstances : les ligues catholiques anti-alcooliques. « Cette alliance peut sembler bizarre, admet François. Mais pour ces ligues, le vin a une place à part, ça reste “le sang du Christ”. » Les vignerons, eux, veillent à ce que seule l’absinthe soit interdite, et non l’alcool en général.
Diverses stratégies seront utilisées pour couper les ailes de la fée verte, dont celle consistant à faire croire que certaines molécules de l’absinthe rendent fou, en lui attribuant la responsabilité de tous les faits divers sordides du pays :

« Le vrai problème, c’était l’alcoolisme, pas l’absinthe en particulier », complète Laurent. Le président Poincaré signe finalement un décret d’interdiction des boissons anisées en 1915, à une période où la population a d’autres chats (allemands) à fouetter. Cette interdiction ne sera totalement levée qu’en 2011.
Aujourd’hui, l’absinthe est scientifiquement réhabilitée : l’alcool reste bien sûr déconseillé pour la santé, mais les études ont montré que l’absinthe n’est pas plus dangereuse que les autres. Pourtant, les idées reçues lui collent toujours au goulot. « C’est un peu l’équivalent du loup : personne ne connaît un gamin qui s’est fait croquer par un loup, mais la peur de cet animal demeure, remarque François. Cette peur n’est pas rationnelle. L’absinthe, c’est pareil. Les gens doivent se réapproprier son histoire. » Et c’est reparti pour un siècle !
Nicolas Bérard
1 – Autres noms de l’absinthe








