Dans les déserts médicaux, en milieu rural, les femmes sont éloignées des centres d’éducation à la sexualité. Pour pallier ce manque d’accès à l’information, au conseil et à la contraception, le Planning familial de Montauban, dans le Tarn-et-Garonne, a créé un dispositif ambulant.
La sonnerie annonce midi ce lundi au collège Jean Rostand de Valence-d’Agen (Tarn-et-Garonne). Alors que tous accourent vers le self, une dizaine de collégiennes se dirigent vers la camionnette indigo qui trône au fond de la cour de récré. « C’est ici qu’on peut poser des questions ? », demande en chœur une bande de quatre copines. Lunettes teintées vissées sur le nez et cheveux tirés en arrière, une dame sort du véhicule et hoche la tête en souriant.
Chantal Teyssedre est animatrice au Planning familial. Elle sillonne toutes les semaines les routes du département à bord du Bus Bleu, un dispositif ambulant créé par l’antenne départementale en 2000, pour permettre aux femmes éloignées de la permanence d’avoir accès à une écoute et des conseils. « Nos bureaux sont à Montauban, à 50 minutes d’ici, explique l’éducatrice, ce n’est souvent pas accessible en transport en commun. » Stationné toute la journée dans les établissements scolaires, aux abords des Restos du cœur ou près des institutions, ce local sur roues permet aux femmes de poser des questions en toute intimité, sans se déplacer.
« Au moindre grain de sable, l’ivg se complique »
Dans un rapport du Sénat publié en 2022 (1), 46 % des participantes estiment que la mobilité est une des principales difficultés rencontrées par les femmes en zone rurale. Dans les déserts médicaux, les adolescentes en pleine puberté et les femmes géographiquement isolées sont moins bien sensibilisées à la sexualité. Il n’y a parfois aucun Planning familial dans le département et peu de structures d’accueil pour recevoir des conseils sur les pratiques, l’orientation et les violences sexuelles, mais aussi sur la contraception, l’IVG ou encore la parentalité. Pour celles qui bénéficient de cabinets médicaux ou sociaux, il faut parfois rouler plus d’une heure. Ces freins entraînent des inégalités territoriales importantes dans l’accès à la prévention.
Romain Pujol, le CPE du collège, a dû faire face à trois grossesses dans le lycée voisin de Castelsarrasin, où il travaillait l’année dernière. Pour lui, ce département agricole, classé troisième en France en termes de violences intra-familiales, est « un territoire abandonné de la République ». En cas de grossesse non désirée, les femmes qui vivent à la campagne font aussi face à des délais beaucoup plus longs qu’en ville. « Au moindre grain de sable, un congé maladie, un départ à la retraite ou des économies à faire, l’accès à l’IVG se complique », témoigne Brigitte Noale, médecin anesthésiste au centre hospitalier régional d’Orléans, dans un rapport de l’Assemblée nationale publié en 2020 (2).
Les structures comme le Planning familial font le lien entre les différents acteurs du corps médical et orientent plus facilement les femmes vers les professionnels de santé adaptés à leur situation et à leurs lieux de vie. C’est pourquoi le Bus Bleu « est précieux », selon édith Blanc, principale adjointe du collège de Valence-d’Agen. « Le fait que, dans un territoire rural, on vienne jusqu’aux élèves, c’est une nécessité par rapport à l’éloignement des structures. » Pour elle, il est aussi important d’avoir une écoute « extérieure au collège ».
Car les sujets abordés sont parfois un peu tabous. « Vous avez des capotes pour femme ? », demande timidement Lily, 14 ans, assise sur une banquette orange au fond du bus, aux côtés de ses trois camarades de classe, « juste pour connaître car je ne compte pas avoir de rapports sexuels ». Chantal Teyssedre fouille dans ses boîtes et sort un emballage carré. « C’est bien d’en essayer avant, même si ça ne veut pas dire que la relation va arriver, car il faut d’abord connaître son corps », précise-t-elle, installée sur un tabouret. « Si on est addict à un garçon et qu’il nous force ? », s’interroge alors Lindsay. L’animatrice répond fermement : « Dans ce cas, c’est du viol. Votre corps vous appartient, personne n’a le droit de le toucher sans votre consentement. » L’échange d’une vingtaine de minutes reste confidentiel.
« La puberté, ça m’angoisse »
C’est au tour de Charline (3), 11 ans, d’entrer par la porte coulissante. Elle veut des renseignements sur la puberté : « Ça m’angoisse », reconnaît l’élève de 6e, coiffée d’une queue de cheval. Chantal Teyssedre la rassure : « C’est normal, tous les ados y passent. » Puis elle lui indique les changements à venir sur son corps, comme les seins et hanches qui se développent ou les poils qui apparaissent sur le pubis et sous les bras. La jeune collégienne est « trop gênée » pour en parler à ses parents. Ici, au moins, elle peut se confier sans gêne.
Pour Emma, 15 ans, ce bus est une « super initiative » car elle peut poser des questions sans être jugée. « Je voulais savoir ce qu’il fallait faire si une personne plus âgée nous touche sans notre consentement mais nie les faits. » L’éducatrice lui répond qu’il ne faut pas se laisser intimider et aller porter plainte.
Ce dispositif a également permis de mettre en lumière des cas graves. Chantal Teyssedre ne révèle aucun de ses échanges avec les élèves, sauf si les faits rapportés ont un caractère pénal. L’an dernier, elle a dû informer la direction du collège d’un cas d’attouchements sexuels. Au volant du Bus Bleu, elle espère libérer un peu plus la parole des femmes rurales.
Emma Conquet
1 Femmes et ruralité : en finir avec les zones blanches de l’égalité, sur senat.fr
2 Rapport d’information n°3343 sur l’accès à l’IVG sur assemblee-nationale.fr
3 Prénom d’emprunt.
BON à SAVOIR
Pour accéder aux informations, les femmes peuvent chercher le planning familial de leur secteur sur le site internet ou bien appeler un·e animateur·ice au numéro vert national : 0800081111. Il existe aussi un Centre de planification dans chaque département. L’infirmerie du collège, le médecin traitant ou bien les sages-femmes libérales sont également de bons relais pour obtenir la pilule contraceptive ou abortive. Pour rappel, les préservatifs sont gratuits pour les moins de 25 ans, remboursés par la Sécurité sociale sur présentation d’une ordonnance, et en accès libre au Planning familial.








