Sociologue des loisirs et professeur à l’université de Rouen, Olivier Sirost nous explique comment le camping a évolué vers toujours plus de confort, perdant en partie son âme au profit d’un business luxueux et réglementé.
L’âge de faire : Comment en vient-on à faire du camping son sujet d’étude ?
Olivier Sirost : Je m’intéressais au développement du volley-ball en France. En dépouillant des archives, notamment celles de la FSGT (Fédération sportive et gymnique du travail) créée un peu avant le Front populaire, je me suis aperçu que le volley, comme beaucoup de sports, s’était développé par le biais des associations de camping. Je me suis également rendu compte que derrière tous ces mouvements, existait, dès les années 1910, une sensibilité écologiste, avec l’idée de la réappropriation du corps, et la proposition d’une forme d’alternative par rapport à la voie tracée par la révolution industrielle, l’urbanisation, le développement scientifique et technique…
Quelles sont les origines du camping tel que nous le connaissons aujourd’hui ?
En gros, au XIXe siècle, il y a un peu partout en Europe un mouvement d’excursions – on ne parle pas encore de randonnées. On re-explore la campagne à une période où l’on sent que l’industrialisation et l’exode rural sont en train de changer la face du monde. Il est alors urgent de faire un inventaire de ce qui se passe au niveau des métiers, des traditions, des fêtes… C’est ce que font très bien les folkloristes, par exemple, et ça se combine avec cette mode du voyage que l’on pratique en restant dans l’Hexagone. On ne parle pas encore à proprement parler de camping : la première trace de ce terme en français, je l’ai trouvée en 1903, dans un journal qui s’appelait La vie au grand air, qui était l’un des principaux journaux sportifs de l’époque. La première association, qui s’appelle Les campeurs de France, est déposée au Journal officiel en mars 1910. Dans cet entre-deux, entre les excursionnistes et les premières associations de campeurs, se crée un énorme mouvement associatif qui se développe en lien avec le scoutisme et des pratiques sportives, comme le canoë kayak, l’alpinisme, la randonnée, la spéléologie…
C’est ensuite sous le Front populaire que cette activité va réellement se développer ?
À cette époque, le camping va surtout être utilisé par l’État comme outil de propagande, image d’Épinal des vacances et de la culture pour tous. On retrouvera cette communication sous Vichy. Mais avant la Seconde guerre mondiale, la pratique concerne encore très peu de monde. Seules 200.000 à 300 000 personnes partent en vacances. La vraie explosion se fait dans les années 1970 où l’on passe à 3,5 millions de campeurs, contre 800.000 dans les années 1950. À cette période, la classe ouvrière représente un actif sur deux et bénéficie des réformes successives concernant les vacances : en 36, il y a les deux semaines de congés payés, mais l’accélération se fait dans les années 60, pour arriver progressivement jusqu’à 4 semaines.
Est-ce qu’il y a aussi une idée de résistance à la société industrielle ?
C’est assez ambivalent. On a dans les revues de camping, les manuels, les récits de voyage qui sont publiés entre les années 1930 et 1960, un argumentaire qui critique la fumée des usines, l’insalubrité des villes, ou encore « l’esclavage lié au bracelet montre », symbole de l’humain dépendant des cadences imprimées par ce monde industriel, qui va télescoper la temporalité sans fin et cyclique de la nature. Ce que disent les folkloristes, c’est qu’il y a chez les citadins ce besoin de venir à la nature. Et ils le font à travers de nouveaux réflexes que sont le pique-nique et le camping. Mais ce qui caractérise aussi ces activités, c’est leur côté éphémère : on peut prendre du plaisir à être trempé sous une pluie drue, aux morsures du soleil ou aux piqûres de moustiques, en rire, tourner les situations en dérision parce qu’on sait que ça ne durera pas, et que trois ou quatre jours après on va revenir dans le lit douillet de la ville et du confort aménagé. Donc il y a bien une critique du monde industriel, mais qui est très relative : le camping va permettre de prendre de la hauteur et de tenir une critique du monde industriel, mais on ne va pas s’en défaire…
Même si c’est juste le temps des vacances, le camping ne consiste-t-il pas, quand même, à fuir le confort moderne, qui devient peut-être trop pesant ?
Le confort n’est pas le terme que j’emploie. Dès les années 1920, il y a un certain nombre de personnes, parisiennes et bourgeoises, qui commencent à écrire sur le camping et à en faire la promotion. Parmi elles se trouvent des pionniers de grandes associations comme le Touring club de France, qui deviendra quasiment un ministère du tourisme avant l’heure. Ces gens ont un discours très clair : le camping est spartiate, parce qu’on en est à ses débuts. Au départ, camper, cela pouvait aller jusqu’à s’enrouler dans une couverture et s’abriter sous un arbre. On évoque aussi les campements militaires de l’armée napoléonienne où les soldats creusaient des trous à même la terre, les remplissaient de feuilles et déployaient leurs manteaux sous forme de bâche au-dessus de leur tête… Mais, ce que disent ces gens, c’est que les touristes réclament plus de confort. Selon eux, le camping sera confortable ou ne sera pas. C’est son destin, aussi inéluctable que le développement de la technique… Le camping est d’ailleurs un espace d’innovation technologique complètement fou. Un propriétaire de magasin de camping m’a expliqué qu’il s’était fait livrer des tiges d’alliage métallique hyper résistantes et légères pour monter des tentes, alors qu’au départ elles étaient destinées à la construction du Concorde ! Je ne dirais donc pas que les campeurs fuient le confort moderne, mais plutôt qu’ils testent, un temps, une forme de précarité désirée.
En quoi consiste cette précarité ?
On vit dans un habitat précaire au sens où il est plus sujet que n’importe quel autre aux incendies, aux inondations, aux agressions… On a un toit sur la tête et des parois autour de soi, mais on entend la pluie qui tombe, on ne peut pas vraiment se dissimuler, on sait ce que mange le voisin… D’une certaine manière, cette précarité s’accompagne d’une reconnexion avec les cinq sens. Et cette reconnexion permet de retisser des liens sociaux qu’on a complètement fait disparaître de la vie quotidienne. Mais, comme nous l’avons vu, l’histoire du camping est aussi celle du développement du confort. Aujourd’hui, des gérants de camping se font engueuler par des clients qui estiment que le débit du wifi est insuffisant, ou parce que la supérette qui permet d’acheter des croissants frais le matin ouvre avec un quart d’heure de retard !
Dans ces conditions, le camping reste-t-il populaire ?
Les enquêtes dont on dispose – et qui commencent à dater un peu – montrent que les caractéristiques socio-professionnelles des campeurs sont, grosso modo, équivalentes à celles de la population française dans son ensemble. Derrière ça, on a des choses très variées. J’ai rencontré des ouvriers à la retraite qui se serraient la ceinture toute l’année pour pouvoir louer, pendant 15 jours, un mobile home avec vue sur mer à Saint Tropez. À l’inverse, on trouve des personnes un peu blasées des grands tour-operators et des vacances plus luxueuses, et qui reviennent au camping parce qu’elles y retrouvent des valeurs qu’elles jugent plus importantes, plus fondamentales. Cette supposée représentation globale de la société française dissimule quand même une réalité économique d’aujourd’hui, qui est que deux français sur cinq ne partent plus en vacances.

Vous parlez de « gentrification » des terrains de camping…
On va vers toujours plus de confort et toujours plus d’acteurs privés, donc vers des tarifs de plus en plus élevés, avec une législation qui accompagne ce mouvement. Dans les années 1980, des décrets vont donner un statut juridique aux parcs résidentiels de loisir, qui vont entraîner une certaine systématisation des mobile homes et des chalets. En 2010, il y a le décret sur la création d’une 5e étoile, qui va inclure dans les campings les parcs de loisirs, c’est-à-dire des complexes dans lesquels on trouve d’énormes parcs aquatiques, des randonnées équestres, du canyoning, etc. De grands groupes financiers vont commencer à s’installer sur le marché. Ainsi, en 1980, on a encore plus de la moitié des terrains de camping en France qui sont des terrains municipaux ou associatifs. Aujourd’hui, plus de 92% sont privés.
Le camping, lui aussi, a donc été récupéré par le capitalisme ?
Oui, sauf que le capitalisme commence à transpirer très fort, avec les différents scénarios liés au dérèglement climatique. Selon certaines projections, 50% du parc pourrait disparaître à l’horizon 2050. Le réchauffement climatique va notamment provoquer une montée des eaux et une multiplication des feux de forêt, alors que les campings sont majoritairement installés en bord de mer et en lisière de bois.
Recueilli par Nicolas Bérard








