Les campings GCU sont une utopie concrète, vieille de plus de 80 ans. Non lucrativité, mutualisme, autogestion, convivialité… Longtemps réservés aux enseignants, ils sont désormais ouverts à tous ceux qui veulent vivre et faire vivre cette utopie.
Imaginons le camping utopique : pas cher, qui appartient à ses adhérents, en autogestion. Il serait bien situé, simple, à taille humaine. Il privilégierait les terrains nus, pas les bungalows. La gestion participative limiterait les coûts et faciliterait les échanges. « Franchement, c’est peinard. On y est allé l’an dernier, on va y retourner deux semaines cet été. » Et oui, le camping utopique existe ! Sophie et ses deux filles peuvent l’attester. Elles donnent même des indications pour s’y rendre : « Après le pont de l’île de Ré, au premier rond-point, tu prends direction Bois-en-Ré. Le camping sera sur la gauche. »
FERVEUR MUTUALISTE
Un camping tel que celui décrit par Sophie, il n’y en a pas deux… Il y en a quatre-vingt-dix ! À la mer, à la montagne, à la campagne, tous en autogestion. Cette utopie concrète porte en plus un nom marrant : le Groupement des campeurs universitaires, plus connu sous le sigle GCU, association ouverte pas seulement aux étudiants, mais « à tous ceux qui partagent nos valeurs et acceptent notre fonctionnement participatif », précise Didier Bonnaire, un des administrateurs.
Le GCU compte aujourd’hui près de 50.000 adhérents. Comment se fait-il qu’une telle organisation de camping associatif soit aussi méconnue ? Pour répondre à cette question, il faut remonter le fil de l’histoire et se souvenir de l’ébullition militante des années 30. En 1934, des instits socialistes mutualisent leur assurance voiture : ils créent la Mutuelle d’assurance automobile des instituteurs de France, la Maaif, ancêtre de la Maif. En 36, le Front populaire instaure les deux semaines de congés payés. L’année suivante, des membres de la Maaif « désireux de partager les joies du camping », créent le GCU avec pour valeurs l’autogestion, la tolérance et la laïcité.
Son premier secrétaire général est Maurice Fonvieille, syndicaliste et militant SFIO*. « C’étaient les fameux “hussards noirs de la République”, attachés au mutualisme comme alternative au capitalisme, commente Didier Bonnaire. Les cotisations seules permettaient d’acheter les terrains dont les prix étaient encore abordables, sans prêt bancaire. Ceux qui participaient davantage étaient dédommagés en nuitées gratuites. Les achats se sont multipliés à l’Après-guerre, puis les terrains ont été électrifiés… »
TENIR L’ACCUEIL, NETTOYER LES SANITAIRES
Aujourd’hui, les campeurs GCU profitent de l’investissement de leurs prédécesseurs : Sophie a pu poser sa toile avec ses deux filles à quelques mètres de la plage en pleine saison, et dans une zone ultra touristique, pour environ 25 euros par jour (sans compter l’adhésion à l’association d’environ 30 euros). Mais le faible prix s’explique surtout par la pratique du bénévolat, l’ADN du GCU.
Celle-ci est formalisée par l’association nationale, de sorte que chaque camping fonctionne à peu près de la même manière : « Durant ton séjour, il y a une journée où tu es “homme de camp”, explique Sophie. Nous, on était huit ce jour-là. On s’est réparti les créneaux horaires pour tenir la permanence de l’accueil, et on a nettoyé les sanitaires le matin. Ça m’a pris une demi-journée au total, l’ambiance était sympathique. » Voilà pour les tâches quotidiennes.
Pour le reste, il y a l’assemblée générale hebdomadaire, généralement « l’assemblée du lundi », où se retrouvent l’ensemble des campeurs. « L’ambiance a un côté familial, on se tutoie, on fait des blagues, on applaudit ceux qui ont fait des animations la semaine passée. Les gens proposent des animations pour la semaine à venir, concours de pétanque, soirée paella… » C’est aussi le moment de l’élection de personnages clés de l’organisation bénévole pour la semaine à venir : celle du trésorier, chargé de collecter et de faire parvenir l’argent à l’association nationale, et celle du responsable du camping, qui représente légalement le lieu, appelle des artisans pour des menus travaux, etc.
Quand les derniers vacanciers sont partis, un autre personnage essentiel, lui aussi bénévole, fait son apparition : le délégué de terrain, nommé par le conseil d’administration national. « C’est moi qui ferme le camping à la fin de l’été, qui contacte les artisans pour les gros travaux pendant l’hiver. Mais l’essentiel du travail consiste à préparer l’ouverture, mi-mai. »
LA CONFIANCE ET LA MIXITÉ ?
Catherine est déléguée du camping de Landrellec, dans les Côtes-d’Armor. Quand on lui téléphone, une semaine avant l’ouverture, elle est « sur le pont ». Pour « déboucher les gouttières, repeindre des murs, faire les petits travaux de fleurissement, vérifier les bornages, mettre les poubelles et les éponges à leurs places, nettoyer les tables de ping-pong… », elle est habituellement épaulée le temps d’une journée par une dizaine de GCU des Côtes d’Armor, sollicités par mail.
Quand un groupe fonctionne très bien dans l’entre-soi, pourquoi mettrait-il son énergie à vouloir intégrer de nouveaux éléments ? Fonvieille et ses camarades étaient instits, soudés par des valeurs fortes, adhérents de la Maaif.
Longtemps, le GCU a été « le camping des profs » et réservé aux cotisants de la Maif. Les adhérents vieillissants ont-ils pris conscience d’un problème de renouvellement démographique ? L’évolution des pratiques touristiques a-t-elle secoué le ronron économique de l’association – aujourd’hui indépendante de la Maif ? Ou y a t-il eu des considérations éthiques le jour de cette assemblée générale de 2015 qui entérina la libre adhésion au GCU de tout un chacun, quelle que soit sa profession ?
« Je me souviens avoir rencontré une dame lors d’un salon du tourisme. Elle était emballée par notre fonctionnement mais travaillait dans une usine. C’était quand même malheureux de discriminer par le métier. » Didier Bonnaire se félicite de cette évolution, de cette révolution, même, à l’échelle de l’histoire du GCU. Dans les allées du camping de Bois-Plage-en-Ré, il y a encore beaucoup d’habitués, de grands-parents avec leurs petits-enfants, de jeunes adultes qui se sont rencontrés ici, plus jeunes…
Et Sophie, elle-même « fille de GCU », ne se souvient pas avoir croisé beaucoup de « nouveaux » durant son séjour, a fortiori qui ne soient pas profs. Autre chose n’a pas changé, selon elle : « Cette atmosphère de confiance a priori, ce sentiment de communauté où tu sais que tu discuteras facilement avec tout le monde. » L’essentiel est donc toujours là. Pour le reste, pour la mixité professionnelle, Didier Bonnaire est optimiste : « Beaucoup ressentent que les nouveaux adhérents n’hésitent pas à prendre des responsabilités dans les campings, et plus rapidement qu’avant. C’est très intéressant. » En tout cas, le portail des campings GCU est désormais ouvert, qu’on se le dise.
Fabien Ginisty
Illustration : © Man, pour L’âge de faire








