Parce que se loger est devenu trop cher, ou qu’il leur semble absurde de s’épuiser au travail pour se payer un toit sur la tête, de plus en plus de personnes résident à l’année en camping, dans leur mobil-home. Rencontres.
Le vent soulève des rideaux multicolores, les feuilles de plantes en pot caressent des canisses, des bambous miniatures habillent un pas de porte. Sur les terrasses, des mobiles suspendus s’agitent et du linge sèche. On aperçoit quelques vérandas aux allures confortables. À côté de ces décorations coquettes, les rares mobil-homes restés dans leur état originel, tels qu’on peut les louer habituellement dans un camping, semblent nus et tristes. Accroupie devant le sien, une jeune femme bricole. Travaux d’aménagement en cours…
Nous sommes au camping municipal de Peyruis, village des Alpes-de-Haute-Provence. Sur les 26 emplacements, la grande majorité sont loués à l’année par des personnes qui sont propriétaires de leur mobil-home. C’était déjà le cas lorsque le site était géré par une entreprise privée, avant d’être repris par la commune. Parmi les propriétaires, environ la moitié utilisent leur mobil-home pour les week-ends et vacances. « Ils viennent de Drôme, d’Auvergne ou de Marseille, énumère Virginie. Ceux qui viennent du plus loin, ce sont des Belges. »
Les autres habitent là en permanence. C’est le cas de Virginie, et de ses filles de 13 et 15 ans. « Étant seule avec elles, le camping est ce qui me semblait le plus juste financièrement, explique la mère de famille, qui s’est installée à Peyruis il y a trois ans. Je préfère ne pas cumuler les boulots et garder du temps pour voir mes filles. Je suis infirmière en intérim, j’ai peu de revenus. Et après le Covid, le chômage partiel, je me dis que j’ai fait le bon choix : les 240 euros de location de la parcelle, vous les trouvez toujours. L’angoisse n’est pas la même qu’avec un crédit de 1.000 euros. »
« JE PRENDS TOUTES LES VACANCES SCOLAIRES »
Les deux ados sont les seules enfants du camping. Même si elles ont chacune leur petite chambre, elles ont dû s’adapter aux 40 m2, qui ne permettent pas de stocker de vêtements, chaussures et jeux superflus. L’aînée a également appris à assumer, auprès de ses ami·es, cet habitat pas ordinaire. « Au début, elle avait un peu honte. Je lui ai dit : “Si tu veux, pas de problème, je reprends un boulot 35 heures par semaine avec 5 semaines de congés par an, et on aura une maison”, raconte Virginie. Elle m’a répondu : “Non, c’est bien comme ça.” Ça nous permet d’être ensemble, et de bouger. Je prends toutes les vacances scolaires. On est bien, on est chez nous, et on a un bout de jardin. La plus petite, elle, invite sans problème ses copines. »
Roland, qui vit dans le même camping, n’avait pas envie de racheter une maison après sa séparation. Le côté pratique de l’aménagement dans un mobil-home, et son goût pour la vie en plein air, l’ont convaincu. « J’ai une petite terrasse tout en bois, une petite cuisine équipée pour l’été, je peux étendre mon linge autour… Bon, de 240 m² je suis passé à 35, alors je tape un peu de partout ! Mais on vit beaucoup sur la terrasse. Ma fille de 17 ans, quand elle vient, aime bien aussi. Et quand il pleut, ça me fait dormir : on se croirait dans un petit cabanon… »
« JE ME DÉBROUILLE COMME ÇA »
Venu donner un coup de main à Roland dans son atelier de réparation de tondeuses, Julien s’est lui aussi installé au camping de Peyruis, en 2019. Sa motivation, au départ, était financière. « Les loyers sont trop chers, il faut payer une caution… Ici, la vie est moins chère, souligne le jeune homme. Je ne regrette pas. » La réduction de ses dépenses lui a permis de renoncer à son emploi sur Iter, le chantier de recherche internationale sur la fusion nucléaire, à 45 km de là. « Je faisais trop de trajets, j’avais trop de frais. Maintenant, je travaille moins, je me débrouille comme ça. » Sur son temps libre, il aide sa mère handicapée et va à la pêche, sa grande passion.
Roland et Julien ont acheté, respectivement, leur mobil-home 18.000 et 9.000 euros, d’occasion. La taille, l’état et l’aménagement font varier les prix, mais c’est de toute façon beaucoup moins cher qu’un logement classique. Avec, en plus, un certain sentiment de liberté, et la perspective rassurante de pouvoir « emporter sa maison avec soi comme un escargot », sourit Virginie. « Je ne voulais pas repasser devant le notaire, souligne Roland. Là, c’est comme quand on achète ou qu’on vend une voiture. Si je repars, je prendrai ma petite télé, son meuble, et je laisserai la clé ! »
À peine mis en vente par leurs propriétaires, les mobil-homes installés en camping sont très rapidement vendus, constate Virginie. « Ceux qui veulent y habiter doivent attendre qu’il y en ait qui se libèrent. » En plus des 240 euros mensuels pour la parcelle, les habitant·es ont quelques charges : bouteille de gaz, eau, électricité. Si la belle saison est vécue comme agréable, l’hiver est plus ou moins dur. « 40 m², c’est vite chaud, remarque Virginie. On consomme moins, et on n’a pas eu froid. »
Pour Roland et Julien, l’hiver a été plus raide. « C’est pas isolé, c’est pas prévu pour, souligne Roland. Quand on démonte un mobile-home, on voit ce que c’est : que du carton ! » Florence, une voisine « aux mains d’or », a désossé les cloisons pour réaménager le sien. « Avec une scie à onglet, elle a tout fait sauter. »
« C’EST COMME UN LOTISSEMENT »
Avant de faire son choix, Virginie s’est renseignée auprès de plusieurs campings sur l’hébergement à l’année. Certains sont moins chers que celui de Peyruis, mais présentent moins bien. D’autres demandent 500 euros par mois, et obligent leurs résidents à vider les lieux (ou à payer le triple) pendant la saison touristique. À Peyruis, un petit bras de fer s’est engagé avec la municipalité qui a décidé de fermer le camping au mois d’octobre, en proposant aux résidents un relogement dans un autre camping – « plus cher », assure Julien. Une partie des habitant·es a refusé de partir. « Nous avons rappelé au maire la possibilité de ne pas fermer, prévue dans la loi Alur », indique Virginie.
Ici, pas d’animations et quasiment pas de touristes, même si la mairie souhaite réorienter quelques emplacements vers l’accueil temporaire pour tentes et camping-cars. Les sanitaires sont fermés la majeure partie du temps, les mobil-homes ayant leurs propres équipements. Le « dôme », une vaste terrasse couverte, accueille les fêtes et barbecues, tandis que la petite aire de jeux pour enfants est vide la plupart du temps… « Ce sont les seuls espaces communs, estime Virginie. Pour le reste, c’est comme un lotissement : on s’entend, ou pas, avec ses voisins ! » Julien, lui, trouve qu’il y a un côté « communauté ». Même si l’ambiance n’est plus tout à fait la même depuis la fermeture d’octobre, « on vit ensemble ».
Lisa Giachino
Illustration : © Nawal Carayol pour L’âge de faire








