Les travaux de démolition d’une tour tripode de 1974, à la limite entre Malakoff et Paris, doivent commencer ce mois-ci. Pour quoi faire ? Une nouvelle tour de bureaux, à peine plus grande. Un collectif appelle à conserver la structure de béton armé afin d’éviter le scandale écologique, le gâchis d’argent public et les poussières toxiques pour la population. Entretien.
L’âge de faire : Vous faites partie des personnes mobilisées pour « sauver » une tour de bureaux inoccupée, sur la commune de Malakoff, le long du périphérique. Pourquoi ?
Sarah Tartarin : Ce projet consiste à détruire des bureaux pour faire des bureaux, en dépensant 160 millions d’euros d’argent public – sans compter les hausses des prix depuis 2018. Je ne comprends pas comment on peut faire ça alors qu’en ce moment, on cherche des sous partout. Dans la Loi de transition énergétique pour la croissance verte, il est clairement inscrit que les bâtiments publics doivent être environnementalement exemplaires. Or, nous estimons le poids de béton armé constituant la structure existante à 45 000 tonnes. La conservation de ce béton permettrait d’éviter le rejet de 25 tonnes de gaz à effet de serre dues au transport des gravats, soit plus de 900 camions en transit, et 5 600 tonnes de gaz à effet de serre dues à la reconstruction de surfaces identiques. Notre volonté, c’est d’arrêter le gâchis.
L’âdf : Cette tour, qui abritait les bureaux de l’Insee, a beaucoup trop vieilli, disent les promoteurs du projet…
S.T. : Cette construction de 1974 est le marqueur d’un type d’architecture. Avec sa forme en Y, qui ouvre le regard vers Malakoff et la petite couronne, elle fait partie des tours tripodes – il n’y en a que trente en France. Tous les bureaux ont accès à la lumière naturelle, alors que dans les constructions d’aujourd’hui, les directeurs sont à l’extérieur et les petits au centre, à la lumière artificielle. Je discutais cette semaine avec une ancienne salariée de l’Insee qui a travaillé dans la tour, elle disait la trouver lumineuse et fonctionnelle. Bien-sûr, les façades sont pourries thermiquement, il faut les déposer et les remplacer par de nouvelles façades très isolées. Mais les planchers, les poutres et les poteaux, eux, peuvent être conservés : les bureaux, c’est toujours la même structure de base ! Il n’y a jamais eu d’étude structurelle réalisée sur cette tour, montrant qu’elle aurait un quelconque problème de stabilité.
L’âdf : Et l’amiante que contient le bâtiment ?
S.T. : Qu’il soit détruit ou réhabilité, la procédure sera exactement la même : il y aura une grande bâche en plastique, des ventilateurs, et l’amiante sera retirée et enfermée dans des sacs étanches. Par contre, alors qu’on devrait désamianter l’été pour limiter plus encore l’exposition des enfants de l’école voisine, le démarrage des travaux est annoncé en octobre. On néglige aussi les nuisances que la démolition va faire subir aux gens, en produisant énormément de particules fines irritantes et toxiques dont l’inhalation provoque des bronchites chroniques, la silicose ainsi que des cancers pulmonaires. Et on a une école maternelle au pied de la tour ! Et bien sûr les nuisances acoustiques et en termes de circulation : l’État annonce que la démolition durera 18 mois. Réhabiliter, c’est éviter 18 mois de nuisances.
L’âdf : Autre raison avancée : la tour ne serait pas assez grande pour accueillir les ministères du Travail, et celui des Solidarités et de la Santé, qui ont prévu d’y emménager…
S.T : Les ministères ont besoin de 36 000 m2, et la tour en fait 32 500. Pour agrandir la surface, on pourrait épaissir la largeur des planchers, faire une petite surélévation, mais surtout excaver le premier niveau du sous-sol et ainsi révéler un niveau enterré grâce à la pente naturelle du terrain. Le problème, c’est que le permis de démolir a été déposé par l’État de façon détachée du projet, et que les équipes de conception-réalisation ont dû travailler sur une parcelle vierge. Ainsi, même si on attaque le permis de construire futur, la tour sera déjà démolie. Ça ne devrait pas fonctionner comme ça ! On peut aussi se demander si ce programme, conçu en 2018, est toujours le bon. Depuis le Covid, les fonctionnaires ont été encouragés à faire du télétravail. Il y a des bureaux vides partout dans Paris ! Je travaille au sein d’un bureau d’études environnementales, et j’ai régulièrement des coups de fil de promoteurs qui veulent transformer leurs bureaux neufs en logements, car ils n’ont pas réussi à vendre ou louer les plateaux, faute de demande !
L’âdf : Dans ce cas, comment se fait-il que vos arguments ne soient pas entendus ?
S.T. : Ce projet répond à des intérêts économiques. Avec un budget de 160 millions d’euros, ce ne sont pas des petites entreprises qui peuvent répondre, mais des majors comme Bouygues, Vinci, Eiffage… qui ont des liens avec des membres du gouvernement. On nous dit que « ça va créer de l’emploi ». C’est ridicule ! Les entreprises du bâtiment sont déjà dépassées par le boulot, et ce projet ne fera travailler que des salariés étrangers dans de mauvaises conditions. Pendant la concertation publique, le débat sur la rénovation a toujours été refusé. Quand un architecte gagne une tour, il a son nom dessus. C’est des questions d’ego et de gros sous !
L’âdf : Et les élu·es dans tout ça ?
S.T. : Le permis de démolir a été accordé par le préfet des Hauts-de-Seine après avis consultatif de la mairie de Malakoff. La maire, communiste, a aussi été élue sur des idées écologiques, et il se passe plein de choses chouettes sur cette commune. Mais elle a donné son accord pour démolir ! Ses conditions étaient que le nouveau bâtiment ait une emprise plus faible, laissant plus de place pour des jardins et une ouverture sur Paris. Aucun des trois projets sélectionnés ne répondait à ces critères… L’État veut poursuivre son mur de verre le long du périphérique. Du coup, elle a quitté le jury de désignation du lauréat du concours qui se tenait en juillet*.
L’âdf : Est-ce qu’il vous reste une chance de l’emporter ?
S.T. : Ça va être difficile, d’autant que des millions d’euros ont déjà été engagés dans le concours pour indemniser les candidats et le jury. Mais pendant toute la phase de désamiantage, il sera encore possible d’aller vers une rénovation. Et puis c’est une question de principe. Comment l’État peut-il être maître d’ouvrage d’un projet climaticide ? Tout simplement criminel pour les générations actuelles et à venir ? Nous ne lâcherons pas !
Recueilli par Lisa Giachino
* On peut lire son interview dans Le Parisien du 13 juillet.
> Une pétition sur change.org a collecté 18 000 signatures.
> Les opposant·es au projet prendront la parole lors du conseil municipal de Malakoff le 19 octobre. Une farandole sera organisée bientôt autour de la tour. Pour participer, contacter le collectif « INSEEPASFINI ».








