Salarié de la Carline, Régis consacre une partie de son temps de travail à la communication et à l’animation de la vie coopérative. Florent est directeur de cette Scic (Société coopérative d’intérêt collectif) depuis dix ans. Ils nous parlent marges, inflation, prix (in)justes, quête de sens et solidarité.
L’âge de faire : Le secteur de l’alimentation bio vit des moments difficiles. Comment vous vous en sortez, à la Carline ?
Régis : On a été un peu en décroissance, aujourd’hui on ne l’est plus. Il faut dire qu’on a vécu deux années exceptionnelles, en 2020 et 2021. Avec le Covid, la fermeture des restaurants et cantines, les gens prenaient tous leurs repas à la maison et n’avaient pas grand-chose d’autre à faire que manger. En 2022, ça a baissé. Pas mal de gens ont mis la clé sous la porte. Nous, nous sommes restés au-dessus de 2019, qui était la dernière année de référence.
Comment expliquez-vous cette résistance ?
Régis : Pour commencer, il faut reconnaître que nous sommes dans une vallée où il n’y a pas un magasin bio à tous les coins de rue, même s’il y a quand même plusieurs supermarchés, la Vie Claire, un magasin de producteurs et les marchés.
Florent : En ville, le cahier des charges de Biocoop, c’est un magasin toutes les 10 minutes à pied ! La concurrence est rude.
Régis : Mais il y a aussi un attachement à notre modèle, notre but non lucratif, notre politique sociale mieux-disante. Nous avons une clientèle fidèle qui ne reviendra pas en arrière. Voilà pourquoi nous sommes mieux armés face à la crise.
Est-ce que l’approvisionnement en circuits courts vous a préservés d’une trop forte inflation ?
Florent : C’est vrai qu’entre avril 2022 et mai 2023, nous avons connu une inflation de 3 %, là où tout le monde annonçait 7 à 10 % ! Nos producteurs transforment à partir de produits bruts, ils ont donc moins de cumul de coûts énergétiques. Il y a aussi le fait que beaucoup de petits producteurs ont eu peur de suivre la hausse de leurs coûts en augmentant leurs prix. Ça, c’est plutôt inquiétant.
Régis : L’approvisionnement en circuits courts, qui représente plus de 50 % de nos produits, explique aussi la fidélité de nos clients. C’est un travail très chronophage, et très différent des commandes aux plateformes. On a des circuits courts locaux, mais aussi plus lointains. Et on essaie d’être cohérents sur chaque produit : par exemple, on n’a pas vendu de graines de chia tant qu’elles n’étaient pas produites en France. Les gens nous font confiance, se disent qu’on fait ce travail-là pour eux.
« But non lucratif », « politique sociale mieux-disante »… Vous pouvez en dire plus ?
Régis : Nos épiciers ont le Smic +20 %, alors que dans la majorité des épiceries de même taille, ils sont au Smic. Le rapport entre le salaire le plus bas et le salaire le plus haut est limité à 1,7. Les résultats sont répartis ainsi : 50 % des bénéfices vont aux réserves de l’entreprise, pour les investissements. 25 % sont destinés aux remises de marge aux producteurs et à la vie coopérative. L’animation de la vie coopérative nous demande un travail conséquent. Il y a la préparation de l’assemblée générale, les ateliers coopératifs, les visites de fermes avec des sociétaires et des clients… Sur 12 ou 13 emplois-temps-plein, on en a 2 hors magasin, pour travail- ler le réseau, développer des projets, faire comprendre ce qu’on fait… ça permet de donner une certaine diversification des tâches dans un métier difficile. 15 % des résultats servent à prendre des parts sociales dans l’ESS et la bio : Urscop (réseau des coopératives, Ndlr), Agrobio Drôme (réseau du bio), Grap (réseau d’épiceries indépendantes)… On a des participations croisées, on se soutient entre structures. On a par exemple pris 2 000 euros de 8 parts dans l’Avant-Poste, une coopérative qui a créé un tiers-lieu à Die. Enfin, 10 % sont destinés aux dons et adhésions aux associations. Chaque semaine, on fait une commande de 100 à 150 kg de fruits et légumes pour les Restos du cœur, les mêmes que ceux qu’on met à la vente. C’est différent des invendus donnés par la grande distribution, qui sont défiscalisés et représentent une incitation à continuer le gaspillage alimentaire !
Quelles marges appliquez-vous sur les produits ?
Florent : Nous avons trois taux : 25 % pour les circuits courts du Diois, 29 % pour les circuits courts hors Diois, et 33 % sur les produits des plateformes de grossistes. 25 %, c’est un seuil en-dessous duquel on ne peut pas descendre. Il a été mis en place pour aider les producteurs, en permettant une meilleure valorisation de leurs produits. Contrairement à la grande distribution, nous n’utilisons pas des taux différenciés pour faire du dumping. Certains magasins appliquent une marge de 0 % sur la production locale, et se rattrapent en margeant à 100 % sur d’autres produits ! Si on les imitait, on dépendrait des produits industriels sur lesquels on ferait une grosse marge. Donc nous, on préfère resserrer notre échelle de marge, pour ne pas faire dépendre les produits locaux de l’industrie. Chaque produit doit contribuer aux frais de la structure ! L’huile à la rose ne doit pas financer le kilo de pâtes. De toute façon, le juste prix n’existe plus depuis longtemps, même dans l’ESS. Les conditions de production changent tous les 10 km ! La standardisation des prix les rend forcément in- justes. Nous, ce qu’on a fait, c’est seulement enlever la rémunération du capital, et effacer ce qui trompe : on ne fait ni promo, ni prix coûtant.
Comment sont prises les décisions tout au long de l’année ?
Florent : Le CA réunit des producteurs, consommateurs et salariés. Son rôle, c’est de décider : qu’est-ce qu’on fait de l’argent ? Une Scic réunit des intérêts divergents, entre les consommateurs qui veulent payer moins cher, les producteurs qui veulent vendre plus cher, les épiciers qui font de l’intermédiation… Il n’y a pas
un groupement d’achat qui ne se crée pas, au départ, pour acheter moins cher ! Mais le moins cher a toujours une raison : des acteurs sont mal payés, des produits sont pollués… À la Carline, on est contre les études de marché. On n’a jamais eu d’objectifs chiffrés. Notre force, c’est de toujours vouloir concilier des choses inconciliables sur le papier.
Comment en êtes-vous arrivés au projet de ferme ?
Florent : En 2015, on a décidé de ne pas faire une chaîne de magasins. C’était pourtant en plein boom du bio, tout le monde nous aurait suivis. On s’est dit : « Que faire ? On sert à quoi ? » On a fait un DLA (dispositif local d’accompagnement, Ndlr), et on s’est dit qu’on préférait accompagner d’autres projets. On est allés à Lyon voir le Grap, le Groupement régional alimentaire de proximité. C’est une coopérative qui met du personnel, des outils de gestion à disposition des épiceries locales indépendantes. En deux ans, ils avaient créé plein d’activités ! Nous, on avait envie d’aider des gens à faire des choses, on avait un ancrage territorial, mais on n’avait pas les outils. Eux, ils avaient besoin de nouveaux projets pour amortir leurs outils dégooglelisés (qui n’appartiennent pas à Google, Ndlr). Alors, une partie de mon temps de travail a servi à accompagner des projets, puis des salariées de Grap se sont installées chez nous. On a aidé à la reprise en Scop d’un restaurant et à la création de nouvelles épiceries. On accompagne, on prend des parts, on met de l’argent en compte courant… Ensuite, on s’est dit : pourquoi ne pas faire la même chose en amont, dans la production agricole ? Le problème, c’est qu’on ne peut pas verser d’argent en compte courant à un Gaec, et que les agriculteurs ne sont pas libres de leur statut. Le Gaec leur donne des avantages fiscaux et des aides à l’installation auxquels ils n’ont pas droit s’ils sont en Scop. C’est pour cela que la Carline a investi dans la ferme de Chamarges, tandis que Louisa et Olivier se sont mis en Gaec (lire ci-contre, Ndlr). En parallèle, on a créé, avec d’autres, le réseau Fermes partagées, afin de militer pour que les Scop aient droit aux aides de la Pac.
Recueilli par Lisa Giachino







