Dans la Drôme, le groupement d’achat La Carline est devenu, en trente ans, une petite institution qui salarie une douzaine de personnes. Loin des recettes de la grande distribution, l’épicerie investit dans une ferme pour aider l’installation de nouveaux paysans.
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Drôme, vallée du Diois, 60 km à l’est de Valence. La rue principale du centre-ville de Die, commune d’à peine 5 000 personnes, débouche sur un pont. La Carline est là, à la sortie du petit viaduc. Son installation sur plusieurs niveaux dans cet immeuble de village n’est pas des plus ergonomique pour un commerce aux livraisons quotidiennes : il faut jouer du monte-charge. Mais les membres de la coopérative tiennent à ce que l’épicerie reste en ville.
Carline est le nom d’un petit chardon du Vercors – qui surplombe Die – , résistant, sans tige, qui pousse au ras du sol. Autrefois punaisée dans les maisons pour éloigner le mauvais œil, la fleur semble porter chance au magasin bio, créé il y a trente ans sous forme de groupement d’achat autogéré. Premiers salariés en 2003, passage en coopérative en 2009, ouverture aux clients non adhérents en 2010, agrandissement en 2017… et voilà maintenant que La Carline vend les premières salades et courgettes cultivées par des maraîchers qu’elle a aidés à s’installer ! La coopérative se développe sans appliquer les recettes de la grande distribution, mais plutôt en mûrissant, longuement et collectivement, chacun de ses choix. Biocoop, La Vie Claire, Les Nouveaux Robinson… On ne compte plus les magasins bio des grandes chaînes qui se retrouvent en redressement, voire mettent la clé sous la porte.
« On pourrait refaire des chips ? »
Après deux décennies de forte croissance du secteur, la tendance s’est inversée à partir de 2021. Inflation, exacerbation de la concurrence, multiplication des produits « sans » (nitrites,pesticides…) et autres labels moins exigeants que l’agriculture biologique : les raisons sont multiples. Dans ce contexte morose, est arrivé un communiqué de La Carline, qui expliquait que son « modèle coopératif » semblait mieux résister à la crise. C’était l’occasion de retourner voir cette entreprise dont nous avions déjà décrit, il y a des années, le gros travail sur les approvisionnements et l’étiquetage, qui permettait de distinguer, en rayons, circuits courts locaux, circuits courts lointains et grossistes.
Nous voilà donc dans la cuisine-salle de réunion avec Régis, qui dédie une partie de son temps de travail à l’animationde la vie coopérative et à la communication. Florent, le directeur, nous rejoint. Pendant que nous parlons, Michel apparaît à la porte : il vient voir la compta après avoir livré ses patates. Agriculteur bientôt retraité, il a transmis les terres qu’il avait en location à Louisa et Olivier, deux nouveaux maraîchers qui s’installent avec le soutien de La Carline. Les parcelles dont Michel est propriétaire serviront, elles, à un autre jeune paysan : pour une fois, les terres ne vont pas à l’agrandissement, mais au rétrécissement des fermes ! « On pourrait refaire des chips ? » lui lancent Régis et Florent. La vente des chips fabriquées avec les pommes de terre de Michel soutient symboliquement le projet agricole de la coopérative.
Quand nous quittons le magasin, Julie, présidente de La Carline, arrive à vélo. Ancienne salariée aujourd’hui bénévole, elle a justement rendez-vous avec Louisa pour lui expliquer le fonctionnement du conseil d’administration réunissant producteurs, consommateurs et épiciers, et dont la jeune maraîchère fera bientôt partie.
Rénover un lieu d’histoire
Avec Régis, nous rejoignons la ferme de Chamarges, à la sortie de la ville. En arrivant, on tombe sur l’appentis de la Cuma (Coopérative d’utilisation de matériel agricole), rempli d’outils mis en commun par les paysans locaux. Puis, on pénètre dans la cour de ce qui est, en fait, un petit château ! Construit au XIXe siècle, le bâtiment a servi pendant la seconde guerre mondiale, de lieu de formation pour les mouvements de jeunesse. Puis il a abrité un bataillon de résistants avant d’être incendié par les soldats allemands en 1944. Réhabilité, c’est devenu un lieu de colonies de vacances. Aujourd’hui il est en partie habité par ses propriétaires, qui n’en occupent qu’une aile et cultivent leur potager dans la cour.
Ces derniers ont signé avec la Carline un bail emphytéotique de 40 ans, pour les 15 hectares de terres agricoles ainsi que pour les bâtiments qui serviront de lieu de travail et de stockage. Au départ, des hangars neufs devaient être construits, mais les autorisations n’ont pas été obtenues. Une partie du château va donc être rénovée et intégrée à la ferme. « Ça va coûter plus cher et c’est moins pratique, mais on participe à l’entretien de ce patrimoine qui n’est plus utilisé depuis cinquante ans, souligne Régis. Il y a aussi l’idée d’y aménager, plus tard, un logement pour les maraîchers. » Le Gaec créé par Louisa et Olivier louera à la Carline environ 6 hectares, ainsi que les bâtiments et le matériel. Le reste des terres pourra être proposé à une autre entreprise agricole.
Ferme de demi-gros
Quand nous arrivons sur place, Olivier se met à l’ombre après avoir passé la matinée à désherber les choux, à l’aide de l’une des machines de la ferme. Entre le bâtiment et les terres sont alignées une semeuse, une planteuse, une dérouleuse de bâche… Certaines des machines ont été achetées, d’autres fabriquées par Louisa et Olivier avec l’association l’Atelier paysan, qui travaille sur des outils adaptés aux petites fermes, et transmet des savoir-faire aux agriculteurs afin de favoriser leur autonomie. « C’était super, décrit Olivier. On a appris à souder, et fabriqué certains de nos outils pour travailler le sol. » Le couple a choisi de produire du demi-gros. Cela répond à la fois à ses aspirations et aux besoins de la Carline, qui représente son principal débouché. « Ça nous évite d’avoir à produire tous les légumes comme doivent le faire ceux qui vendent sur les marchés, estime Olivier. Et puis, j’aime bien le côté mécanisé ! » Chambres froides, réseaux d’eau et d’énergie, serres… Le demi-gros nécessite cependant plus d’investissements que la commercialisation au détail.
En reconversion professionnelle, Louisa et Olivier ont été confrontés au manque de terres. « On a vu des choses dans le sud-ouest, mais on hésitait à emprunter à la banque pour s’installer quelque part où on ne connaissait personne… C’est dur d’investir autant d’argent pour quelque-chose qui ne rapporte pas trop ! » Les investissements réalisés par la Carline leur permettent de se lancer en limitant la pression financière.
Au château, les maçons s’activent. Plusieurs chambres froides ont déjà été installées dans les vieilles salles voûtées. Les serres seront bientôt montées, l’atelier de lavage des légumes est presque opérationnel. Début juillet, les premières courgettes et salades ont rejoint les rayons de l’épicerie.
Lisa Giachino







