À l’image de la Sécurité sociale qui garantit l’accès aux soins, pourquoi ne pas assurer l’accès à de la nourriture de qualité, à travers une sécurité sociale de l’alimentation ? Dans le Puy-de-Dôme, la caisse alimentaire Soli’Doume, lancée en avril 2022, rassemble une quarantaine de participants, à la fois bénéficiaires et contributeurs.
La sécurité sociale de l’alimentation (SSA) trouve un écho de plus en plus important en France, et plusieurs initiatives inspirées de ses principes ont vu le jour ces dernières années (lire notre article SSA, ce n’est que le début). Dans le Puy-de-Dôme, l’expérience de la SSA est intimement liée à celle de la monnaie locale, la Doume («dôme», en occitan). Créée en 2015, celle-ci est aujourd’hui utilisée par plus de 1.000 personnes et acceptée par environ 300 commerces du département. Ce réseau a servi de base à la création du dispositif Soli’doume.
« En 2018, on a voulu faire un bilan des objectifs qu’on s’était fixés au lancement de la Doume, trois ans plus tôt. On était bons sur de nombreux points, sauf celui de mettre la qualité de l’alimentation au service du plus grand nombre », raconte Angèle Dransart, salariée de la Doume. Quelques années plus tard, les militants de la Doume entendent parler de la Sécurité sociale de l’alimentation et décident de se lancer dans l’aventure en avril 2022.
« Il y avait le côté mutualiste, autonome vis-à-vis des subventions, qui nous plaisait, et le côté co-construction, qui permet d’impliquer au maximum les acteurs de l’alimentation locale. Cela nous parlait aussi car il y a une dimension globale, qui permet de réfléchir à un système alimentaire plus juste », résume Angèle Dransart.
« Une question de solidarité »
Le fonctionnement de Soli’doume est relativement simple : chaque participant contribue mensuellement à une caisse alimentaire, à hauteur de ses moyens. Le montant est libre, mais une fourchette située entre 20 et 70 euros est conseillée. La moyenne de l’argent récolté est ensuite redistribuée tous les mois à parts égales entre tous et toutes, un principe d’universalité cher à la SSA, et reversée en doumes. « On est sur une moyenne d’environ 40 doumes par mois (correspondant à 40 euros, Ndlr), sachant que cela peut fluctuer de quelques doumes en fonction du montant des cotisations récoltées », explique Geneviève Binet, bénévole à Soli’doume. Les participants peuvent alors dépenser leurs doumes dans les 300 commerces et associations du réseau de la Doume, principalement des structures indépendantes et intégrées dans l’économie locale.
Si l’on trouve des commerces variés, les deux tiers des établissements du réseau sont dédiés à l’alimentation, avec un fort accent mis sur le local et le bio. Pour certains participants, cette somme, même modeste, est un véritable coup de pouce. « Expérimenter la SSA dans le réel, je trouve ça génial, surtout quand on est un peu précaire comme moi », confirme Aurélie Buzo, qui contribue à hauteur de 20 euros par mois à Soli’doume. « Le fait d’avoir plus de doumes via ma participation, ça m’a quand même bien aidée pour les achats alimentaires, surtout en cette période d’inflation. Ça me permet surtout d’être plus confortable pour acheter de l’alimentation de qualité. »
Même constat pour Simon Darnay, qui contribue lui aussi à hauteur de 20 euros mensuels : « Ça m’aide pour certains achats coûteux, comme l’huile, et ça m’incite à aller voir des producteurs et des commerces locaux, et donc à limiter aussi mon bilan carbone. » Toutefois, cet aspect pécuniaire n’est pas sa principale motivation : « Il y a bien sûr un projet de vie en communauté, car tout le monde est content d’avoir la sécurité sociale pour sa santé, mais pour moi, une sécurité sociale pour l’alimentation est quelque chose d’essentiel qu’on devrait porter à l’échelle nationale.»
Cette adhésion aux principes de la SSA se retrouve chez l’ensemble des participants, quelle que soit leur contribution. Sébastien Binet avait entendu parler de cette réflexion par le sociologue et économiste Bernard Friot. Alors, quand le projet Soli’doume s’est lancé, lui et sa compagne ont tout de suite souhaité le rejoindre, même en sachant qu’ils contribueraient plus qu’ils ne recevraient. « On met 50 euros par mois, et on récupère entre 30 et 40 doumes. Il y a une question de solidarité, car ça permet à d’autres cotisants d’avoir accès à une alimentation plus saine. Bien souvent, les produits bio sont plutôt réservés à des catégories socio-professionnelles élevées, donc ce mécanisme inspiré de la SSA me paraît être un bon modèle pour instaurer plus de démocratie alimentaire. »
Aller chercher d’autres publics
Si Soli’doume a connu une belle croissance en un an et demi, passant de douze participants à une quarantaine aujourd’hui, l’enjeu est désormais de convaincre au-delà des sphères militantes. Pour y parvenir, des ateliers Soli’doume, organisés par la coopérative d’accompagnement à la transition alimentaire Cresna, se tiennent une fois par mois. « Il s’agit souvent d’ateliers cuisine, mais ça peut être aussi faire les courses ensemble ou gérer un budget », détaille Angèle Dransart. Si ces ateliers sont ouverts aux participants de Soli’doume, ils visent surtout à embarquer de nouvelles personnes, comme des étudiants ou des publics précarisés. « On sait bien qu’il y a des pans entiers de la population qui ne rejoindront jamais la caisse de redistribution si on ne va pas les chercher là où ils sont, et si on ne part pas de leurs pratiques. Il y a besoin de lever les freins symboliques et pratiques pour qu’on puisse se mettre autour de la table, dans tous les sens du terme, et questionner l’alimentation. »
L’autre défi pour Soli’doume est de parvenir à constituer un fonds monétaire pour pallier les fluctuations du montant distribué mensuellement, qui peut varier en fonction du nombre de cotisants, comme l’explique Angèle Dransart. « Si on tombe en dessous des 40 doumes, ce fonds nous permet de réabonder pour que ça reste intéressant.» « Ça nous permet aussi d’accepter toutes les personnes qui souhaitent nous rejoindre, et de ne pas risquer de refuser des personnes qui cotiseraient dans la fourchette basse, par exemple », abonde Geneviève Binet.
Pour constituer ce fonds, Soli’doume s’appuie notamment sur des partenaires du réseau, comme la pizzeria clermontoise Oncle Heraclite qui a commercialisé la pizza Soli’doume, 100% locale, en avril 2023. Une partie de la vente a été reversée à la caisse de redistribution. « Pendant un mois, ça a aussi permis de parler de la sécurité sociale de l’alimentation, avec les clients d’abord et aussi dans la presse », affirme Rémi Lacoste, le gérant de la pizzeria.
L’objectif est désormais d’annualiser et d’étendre à d’autres commerces ce type d’opération. Le dispositif Soli’doume va se poursuivre, avec comme objectif d’augmenter le nombre de contributeurs/bénéficiaires. Par ailleurs, les membres de Soli’doume comptent renforcer les liens avec les autres expérimentations de la SSA en France pour porter le projet à l’échelon national.
Raphaëlle Vivent
Photo : DR







