En Camargue, un couple produit du riz bio en toute indépendance : il n’a plus aucun contact avec l’agro-industrie. L’un de ses secrets : remplacer les produits chimiques par des canards…
« Voilà ! Voilà, ça c’est un champ de riz bio ! Ça oui ! » Michel Mégias ouvre grand les bras, comme pour embrasser les 7 hectares de rizière qui lui font face. Il ne semble pas s’adresser uniquement à moi, journaliste venu découvrir son activité, mais à la Camargue toute entière. Dans sa voix se mêlent fierté et colère : la fierté d’un mode de production et de commercialisation de son riz totalement unique, la colère d’évoluer dans un milieu où, au-delà de l’étiquette, le label « bio » ne reflète souvent aucune réalité. Que réclame-t-il ? « Plus de contrôles ! Pour que le marché du riz bio soit vraiment constitué de riz bio et que tous les producteurs partent sur une même ligne de départ ! » Et évidemment, il aimerait que les politiques publiques – régionale, nationale, européenne – soient repensées pour aider le bio et l’agroécologie, et non le productivisme, comme c’est actuellement le cas. Ce qui serait sans doute la moindre des choses car, à découvrir le travail effectué dans ce domaine familial de Sainte-Cécile, on a tout lieu de penser que c’est ici que se trouve le riz du futur.
Nous sommes en pleine Camargue, sur le territoire de la commune d’Arles, à très exactement 4 mètres d’altitude. C’est là que le grand-père de Michel, – immigré italien ayant fui les chemises noires fascistes – a pu racheter des terres pour se lancer dans l’agriculture. Aujourd’hui, le domaine compte 170 hectares, dont 130 cultivables. Ce qui permet de procéder à des rotations, sur des parcelles d’une vingtaine d’hectares. « Pour faire du riz en bio, il n’y a pas le choix, il faut tourner. Là où on va semer cette année, il n’y a pas eu de riz depuis presque dix ans. Et entre-temps, on plante un peu de blé, des lentilles, de la luzerne, ça redonne de l’azote à la terre. »
Dès 2011, sous l’impulsion de son épouse Corinne – elle aussi issue d’une famille qui cultive le riz en Camargue depuis trois générations –, les Mégias se tournent vers le bio. « Au départ, c’était surtout pour des raisons économiques, on avait du mal à résister à la baisse du prix du riz importé, reconnaît Corinne. Mais il y avait également la question de la santé – la nôtre et celle des consommateurs –, et celle de l’environnement. » Depuis, les intrants chimiques ont déserté Sainte-Cécile. Les aides publiques à la conversion aussi… Alors, pour survivre face à une concurrence en bonne partie déloyale, la famille a radicalement changé sa manière de fonctionner.
Séchage naturel
« Vous la voyez, là-haut ?, questionne Michel en désignant une corde nouée à une poutre du hangar. Je la laisse accrochée là, pour me souvenir, et ne pas revenir en arrière. » Ce qu’il a fui et qu’il ne veut surtout pas retrouver ? La dépendance envers l’agro-industrie et ses dirigeants, « qui ne pensent qu’à l’argent et n’en ont rien à foutre de vous faire crever ». À force de volonté, d’innovations et de rencontres, les Mégias ont réussi l’impossible : ils ont gagné leur indépendance.
Indépendance, d’abord, envers l’industrie de la semence : ce sont les grains récoltés sur le domaine qui sont replantés d’une année sur l’autre. « Les industriels, ils n’aiment pas ça ! Ils ont même essayé de me faire croire que cette pratique était illégale ! En réalité, je suis paysan, donc je fais ce que je veux de ce côté-là. La seule chose, c’est que je n’ai absolument pas le droit de vendre mon riz comme semence. »
Indépendance, aussi, envers les OS, ces « organismes stockeurs » qui, au nombre de quatre, règnent en maîtres sur le business du riz camarguais. Depuis quelques années, les Mégias n’y amènent plus leur récolte. Ils disposent de leurs propres silos sur leur propriété. « C’est un gars du Sud-Ouest, un peu un marginal, passionné d’agriculture, qui nous a trouvé cette solution ainsi que du matériel pour pas trop cher. » Ces silos en bois sont munis d’aérations. Outre le stockage, ils permettent de procéder à un séchage naturel du riz, alors que l’industrie l’effectue en chauffant les grains. Pour transformer le riz paddy (graine entière), ils ont également dû se procurer le matériel nécessaire : une machine pour enlever la balle (l’enveloppe), une autre pour retirer le son et parvenir au riz semi-complet ou au riz blanc. Depuis 2020, tout l’usinage se fait ainsi sur place. « Clairement, c’est du matériel de pauvre ! C’est très artisanal, mais ça suffitpour notre petite production. » L’année dernière, ils ont récolté 50 tonnes, pour une production totale d’environ 80 000 tonnes sur l’ensemble de la Camargue – autant dire sur l’ensemble de la France.
Plus forts que Bayer-Monsanto ?
Indépendance, aussi, envers la grande distribution. À part quelques magasins bio et ponctuellement quelques Amap, toute la vente se fait en direct à des particuliers, qui se déplacent jusqu’à la boutique du domaine ou achètent leurs céréales par
correspondance*.
Indépendance, enfin, envers l’industrie chimique. Et pour réussir ce tour de force, les Mégias se sont trouvé des alliés ailés : les canards ! « On en met entre quatre-vingts et cent par hectare dans les rizières, et leur rôle principal, c’est de désherber », détaille Corinne. Toutes les adventices de la rizière y passent : la panisse, le triangle dont ils raffolent des graines, la duck salade (Heteranthera) mais, miracle, les canards évitent soigneusement les rêches pousses de riz. Les palmipèdes n’ont certes pas l’efficacité totalitaire des désherbants chimiques, mais sont tout de même redoutablement gloutons et efficaces. Pour cela, il convient de planter les céréales en lignes, afin de permettre la circulation des canards. De plus, cette technique, venue du Japon et importée en France par Bernard Pujol – un voisin riziculteur désormais à la retraite –, présente d’autres avantages. Les déjections des animaux fertilisent le sol, leur piétinement oxygène l’eau – ce qui favorise la croissance du riz – tout en la troublant – ce qui évite que les adventices repoussent trop vite.
Les canards, plus forts que Bayer-Monsanto ? Pour la qualité du riz ainsi produit et ses effets sur la santé des consommateurs, il n’y a aucun doute. Pour les rendements, en revanche, la chimie a encore un coup d’avance. « Nous, on ne dépassera jamais 2 à 3 tonnes à l’hectare, avec des rotations très longues, rapporte Bernard. Avec les produits phytosanitaires, ils ont moins besoin de tourner, et ils peuvent atteindre plus de 8 tonnes à l’hectare. Des fois, j’ai honte. Honte de mes rendements, et je me dis qu’on ferait mieux de tout revendre, l’exploitation, tout, et de partir avec l’argent. Mais on continue aussi pour notre fils, qui travaille avec nous et se voit reprendre. Et puis on a quand même une récompense, c’est de savoir qu’on vend à nos clients un vrai riz bio. »
Nicolas Bérard
* canard-desrizieres.fr







