Quel modèle agricole mettre en place pour répondre aux multiples défis actuels ? Plus la recherche scientifique avance, plus elle penche pour l’agro-écologie.
À l’horizon 2050, la planète devrait compter 9,7 milliards d’habitants. Raréfaction du pétrole, crises climatique, sanitaire, socio-politiques… des experts se risquent tout de même à construire des scénarios prospectifs pour voir dans quelle mesure les humains pourront manger à leur faim tout en préservant les milieux. Surtout, ils simulent différentes politiques pour y parvenir : « si nous continuons avec le modèle actuel agro-chimique mondialisé, où serons-nous dans 30 ans ? » « À quel prix pour l’environnement ? » « Et si nous passons à un modèle plus local, basé sur l’agro-écologie ? Les rendements seront-ils suffisants ? » Et cætera. Les premières à avoir ouvert le bal de ce genre de travail sont les Nations Unies aux début des années 2000, avec un rapport sur « l’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire » (1).
La plateforme de réflexion Agrimonde (2),lancée par les institutions françaises Inra et Cirad (3) en 2006, a initié ce travail de prospective en France sur le thème de la sécurité alimentaire et ses modalités de mise en œuvre à l’échelle nationale et mondiale. « Les régimes alimentaires, les dynamiques de production agricole, le rendement et l’utilisation des terres » (4) fondent cette étude d’où se dégagent deux voies majeures. « Agrimonde G0 » épouse la tendance dominante de la « croissance durable » en s’inspirant d’un scénario déjà exploré par le rapport des Nations Unies. Quant à « Agrimonde 1 », il explore une voie de la transition par la maîtrise de la demande alimentaire, en revisitant « le menu » des populations, en lien avec les autres enjeux planétaires. En 2012, dans l’approfondissement d’Agrimonde, Agrimonde-Terra a établi cinq scénarios plus précis, correspondant à cinq politiques donnant chacune la priorité à un critère donné. Parmi ces scénarios, il y a celui de la « Métropolisation », qui met en scène le continuum des logiques de croissance : expansion des mégapoles, agriculture intensive, recours aux engrais et aux OGM, alimentation ultra-transformée et riche en produits d’origine animale. Mais il y a aussi le scénario « Communautés » qui s’inscrit, à l’opposé, dans un cycle de décroissance des rendements. Et aussi l’hypothèse « Régionalisation », qui oriente la responsabilité de la « souveraineté alimentaire » à l’échelle locale, dans une logique d’autosuffisance maximale et de réduction des échanges internationaux. Et encore le scénario « Régime alimentaire sain », qui priorise la santé des populations et la préservation de l’environnement par des pratiques agricoles réaménagées… Peu à peu, la recherche en France a ainsi creusé le sillon de la faisabilité d’un modèle agricole en rupture avec le modèle actuel.
Régime « bio » pour l’Europe, préconise le CNRS
Et la généralisation du modèle agro-écologique serait non seulement possible, mais aussi la plus adaptée aux multiples défis à relever. En 2016, le bureau d’études spécialisées associatif Solagro ajoute une pierre à l’édifice avec son scénario Afterres 2050 (5). Ce dernier montre qu’il est tout à fait possible que le modèle agro-écologique devienne la norme en 2050 en France, tout en assurant nos besoins alimentaires, et en continuant d’exporter vers les pays qui en auraient besoin, en particulier l’Afrique du Nord. Une des conditions de réussite de ce scénario est la diminution drastique de notre consommation de viande, sans pour autant s’en priver. L’étude la plus récente à ce sujet, publiée en 2021 (6), vient renforcer cette thèse. Menée par des scientifiques du CNRS, elle dresse le scénario, à l’échelle de l’Europe cette fois, d’un système agro-alimentaire biologique et durable d’ici 2050 affranchi de l’industrie agrochimique et respectueux des mesures de lutte contre le « dérèglement climatique ». « Avec une population européenne estimée à 601 millions d’habitants par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture », cette vision offre de « remodeler le système agro-alimentaire européen » en optant en faveur d’un « système biologique et durable d’ici 2050 », pour « réduire la pollution des eaux et les émissions de gaz à effet de serre provoquées par l’agriculture » en fermant le cycle de l’azote du système agroalimentaire. « Combiner changement de régime alimentaire, agro-écologie et circularité à l’échelle de l’Europe, […] c’est possible » revendique le chercheur à l’origine de l’étude, Gilles Billen, précisant que « c’est l’action synergique de ces trois leviers qui permet d’avoir un scénario harmonieux ».
Plus grande circularité entre culture et élevage
Comment ? « Plus sain et plus frugal », le régime bio proposé serait composé « à 45% de céréales, à 15% de fruits et légumes frais et à 10% de légumes-graines. Les produits carnés (viande, lait, œufs et poisson) représenteraient 30% » de ces nouvelles pratiques alimentaires (7). Le scientifique est formel : « Au-delà des avantages écologiques, le premier objectif de ce changement d’alimentation est sanitaire », les produits animaux étant à l’origine de nombreuses pathologies. Outre le fait de supprimer les engrais azotés synthétiques, l’utilisation de légumineuses « fixatrices d’azote », au « rôle capital », permettrait d’éviter l’usage d’herbicides. La généralisation des pratiques d’agro-écologie, jointe à une plus grande circularité entre culture et élevage, permettrait « un recyclage des déjections animales ». La « rotation de cultures longues et diversifiées » optimiserait ce cercle vertueux. « Finies les logiques d’intensification qui caractérisent l’agriculture européenne actuelle » renchérit Gilles Billen. En 29 pages, le CNRS invite à « favoriser l’exploitation de la complémentarité entre la culture des terres arables et l’élevage du bétail », ce qui permettrait d’éviter une grande perte de protoxyde d’azote, « un gaz à effet de serre 300 fois plus puissant que le dioxyde de carbone » bien que l’azote soit un nutriment essentiel pour le développement des végétaux. Ce concept n’est pas nouveau : « Traditionnellement, dans toute l’Europe jusqu’en 1950, rappelle Gilles Billen, le système agricole était basé sur la complémentarité entre les cultures et l’élevage ».
L’urine comme fertilisant
Ultime recommandation pour le moins singulière : l’utilisation de nos précieuses urines ! En effet, l’étude propose de « recycler l’urine humaine à 70% […] qui renferme 80% de l’azote que nous excrétons après l’avoir ingéré en nous nourrissant ». Une alternative « intéressante puisque l’urine est un produit sans bactéries, contrairement aux selles » plaide le chercheur, qui propose de prélever « les urines à la source » tout en préservant « les réseaux d’assainissement actuels pour les matières fécales ». Écueil, toutefois, puisque « le cahier des charges de l’agriculture biologique interdit l’utilisation d’urines humaines comme fertilisant ».
Retourner vers cette complémentarité naturelle impose une rupture totale avec le système agricole européen actuel. « C’est, par exemple, une aberration, explique Gilles Billen. En Ile-de-France, les sols s’appauvrissent en carbone et en matière organique à cause de l’absence de bétail. En Bretagne, en revanche, on a des problèmes d’algues vertes du fait des excédents de déjections animales en comparaison avec ce que les cultures peuvent absorber ». Aujourd’hui, le paradoxe est à son comble. « On entend tout le temps dire que l’agriculture biologique est une agriculture de niche pour nourrir les riches. Là, on montre que ça marche » pour tous, insiste le chercheur. A minima, cette étude démontre « qu’un autre système agro-alimentaire, plus durable et plus harmonieux, est possible ». Optimiste, Gilles Billen reste confiant : « l’évidence de ces propositions finira bien par s’imposer aux décideurs ».
Romaric Liégeois
1- www.millenniumassessment.org.
2- Rapport Agrimonde 2006-2008, « Agriculture et alimentation du monde en 2050 : scénarios et défis pour un développement durable », Inra/Cirad, 2 e éd., déc. 2009.
3- L’Institut national de la recherche agronomique et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement sont deux établissement publics de recherche français.
4- Marie de Lattre-Gasquet, Bernard Hubert, « La prospective Agrimonde : une tentative d’allier prospective et recherche en France et à l’international », Sciences Eaux & Territoires, 2017/1, numéro 22, pages 68 à 74.
5- www.afterres2050.solagro.org
6- « Reshaping the European agro-food system and closing its nitrogen cycle: The potential of combining dietary change, agroecology, and circularity », Gilles Billen, Eduardo Aguilera, Rasmus Einarsson, Josette Garnier, Simone Gingrich, Bruna Grizzetti, Luis Lassaletta, Julia Le Noe and Alberto Sanz-Cobena. One Earth, 18 juin 2021. Voir aussi : www.cnrs.fr/fr/une-agriculture-biologique-pour-nourrir-leurope-en-2050.
7- Ces pourcentages sont calculés en « apports d’azote protéiques ».







