Voilà 10 ans que l’activiste Jon Palais est engagé dans le mouvement climat. Le co-fondateur d’Alternatiba et d’ANV-COP 21 en a tiré des leçons pour la suite de la lutte… Il présente sa stratégie dans un livre réjouissant : la recette ne semble pas très compliquée, et on a déjà tous les ingrédients.
L’âge de faire : Votre stratégie de lutte vise un changement global du système, mais en s’appuyant sur l’avènement d ’un mouvement populaire massif. Pourquoi ?
Jon Palais : Aujourd’hui, la nécessité d’un changement radical du système pour limiter le dérèglement climatique est de l ’ordre du constat scientifique. Pour limiter l’ampleur de
la catastrophe en cours, nous savons que nous devons modifier en profondeur nos façons de produire, de consommer, d’aménager le territoire, etc.
Maintenant, comment doit-on s’y prendre pour y parvenir ? Pour moi, le mouvement climat actuel doit se penser comme un embryon de mouvement populaire de masse, et tendre vers cet objectif, tout en gardant sa radicalité.
Ce n’est pas une stratégie facile, mais je n’en vois pas d’autre : on ne peut pas souhaiter un bouleversement des modes de vie sans les principaux intéressés. Rien ne justifiera jamais l’autoritarisme, c’est contraire à nos valeurs et à notre idéal. Nous dénonçons et combattons d’ailleurs l’autoritarisme du capitalisme « vert » dont on voit les prémices : forcer les classes populaires à se rationner, tandis que les riches ont les moyens de ne pas changer leurs comportements.
Pour convaincre les classes populaires, il faut au contraire montrer que le changement de notre mode de vie, s’il est nécessaire, est aussi souhaitable, car il peut être porteur de plus de justice sociale et de bien-vivre. La stratégie d’un mouvement de masse est ainsi la seule qui permet de concilier écologie radicale, démocratie et justice sociale.
Pour l’heure, c’est plutôt une image «bobo » qui colle à la peau du mouvement…
Les médias véhiculent en effet l’image d’un mouvement constitué de gens hautement diplômés. Cette vision ne reflète pas notre diversité sociologique. Allez à Auch, à Bayonne, dans le Lot-et-Garonne, allez dans les villes moyennes, vous constaterez que le mouvement est beaucoup plus populaire que l’image renvoyée par les médias. Mais cette image « bobo » est là, malgré tout. Il est important d’en avoir conscience, car le fait d’être perçu comme un mouvement un peu élitiste peut décourager des citoyens d’autres milieux sociaux de s’investir. Pour casser cette image, il faut se demander pour quoi elle s’est imposée.
Pour moi, cela vient du fait que c’est la composante des centres urbains qui maîtrise
le mieux les codes de communication médiatiques. Cela la rend plus visible. Il faut qu’on réfléchisse à cet enjeu, très important, pour que les composantes plus populaires du mouvement soient aussi des « visages » de la lutte climatique.
Trois registres d’action sont selon vous complémentaires et indispensables : les actions de résistance et de lutte, les actions de promotion des alternatives, et les mobilisations de masse.
Beaucoup de militants ne voient pas l’intérêt des marches pour le climat et des « grèves » des lycéens. Certains trouvent même que leur manque de radicalité prête le flanc à la récupération du mouvement. Ce n’est pas mon point de vue. Ces mobilisations de masse ont l’avantage de permettre à des gens, dont certains sont en effet peu politisés, de participer, de découvrir le mouvement climat… et ainsi de se politiser. On ne naît pas militant radical, on le devient ! Et on a suffisamment confiance en nos arguments pour
ne pas avoir peur de la récupération.
Au contraire : c ’est dans les endroits où les gens ne sont pas encore convaincus qu’il faut convaincre ! Ces mobilisations « pour le climat » ne suffisent pas, mais elles sont pour moi indispensables et complémentaires aux actions de résistance et de construction des alternatives, car elles les amplifient. Les actions de blocage des projets
climaticides paraissent beaucoup plus légitimes quand des centaines de milliers de personnes manifestent en même temps au nom de l’urgence climatique. En ayant davantage de soutien public, c’est aussi le rapport de force de ces luttes de résistance qui augmente.
Quant aux actions de développement des alternatives, elles sont fondamentales : s’il n’y avait pas d’alternative au capitalisme, tout serait déjà perdu ! C’est précisément parce qu’un autre monde est possible que l’espoir existe et que la lutte a un sens. Quand on a lancé Alternatiba, en 2013-2015, il y av ait un fort engouement autour des alternatives, et beaucoup de gens étaient réticents à mener des actions de résistance en même temps. Aujourd’hui, c’est le contraire, le travail constructif autour des alternatives passe trop au second plan. Pour être plus forts, il nous faut être plus constants sur ces trois piliers, indépendamment des effets de mode qui eux sont cycliques.
Vous prônez la non-violence, mais vous n’excluez pas des modes d’action tels que les sabotages d’engins de chantier… Où commence la violence ?
Je ne crois pas qu’il existe une réponse philosophique définitive à cette question ! Ce que je peux dire, c’est qu’au sein d’ANV-COP 21, on s’attaque aux actions, pas aux personnes qui les portent. Ce qui n’empêche pas de nommer et dénoncer les responsables de la catastrophe. On exclut donc l’agression physique et la violence psychologique. Dans le même esprit, quand nous nous mettons dans l’illégalité, nous le faisons à visage découvert, car nous revendiquons le fait de réaliser ces actions en tant que citoyens, légitimes pour le faire, prêts à assumer nos actes devant la justice.
Pour les destructions matérielles, la question qu’on se pose toujours, c ’est « quel débat ça va faire émerger, quel message va passer ? » Parfois, la destruction est l’action adaptée. Tout le monde a pu le constater avec les actions de fauchage des OGM et de démontage du McDonald’s en 1999. Mais parfois, d’autres types d’action sont plus efficaces. Je pense par exemple à la réquisition citoyenne des chaises des agences bancaires en 2015 [Voir encadré ci-dessous].
Vous consacrez une partie de votre livre à « l’indispensable efficacité organisationnelle ». Pourquoi est-ce si important pour vous, et comment cela peut se traduire ?
Quel militant n’a jamais eu un moment de découragement lors d’une réunion mal préparée, où l’on se perd dans les détails et où, au final, aucune décision n’est prise ? Face au capitalisme qui a pour lui l’argent et l’efficacité, notre seule ressource, c’est l’énergie militante. Sans organisation, sans résultats, celle-ci s’épuise. Je suis persuadé que les milieux militants gagneraient à faire preuve de plus de rigueur et de discipline. Cette rigueur est d’autant plus importante que la prise de décision démocratique, si importante à nos yeux, est beaucoup plus énergivore et complexe que la prise de décision hiérarchique. Plus on veut être démocratique, plus cela implique de la méthode et donc de la rigueur.
J’ai découvert la puissance de ce que pouvait être un militantisme organisé quand j’ai intégré l ’association Bizi ! au Pays Basque. C’est impressionnant de constater tout ce que met en œuvre cette association en comparaison de la taille de son territoire. En haut de l’ordre du jour de toutes nos réunions, il y a écrit en rouge « Les réunions commencent et finissent à l’heure ».
Cela peut paraître anodin, cela peut aussi paraître excessif au début, mais je me suis aperçu à quel point cela changeait tout de suite plein de choses. C’est tout le mouvement qui gagne en efficacité pour élaborer des stratégies et des actions… et cela laisse plus de temps pour les moments de convivialité, tout aussi importants.
Recueilli par Fabien Ginisty








