« Ranger le bobomètre. » C’est ce que nous conseille Mathieu Van Criekingen, géographe et enseignant-chercheur à l’Université libre de Bruxelles. Dans son livre Contre la gentrification*, il retourne aux sources du mot bobo qui, selon lui, pollue « les réflexions sur les transformations urbaines, dans le champ francophone en particulier ».
Le néologisme bobo est né aux États-Unis, sous la plume d’un journaliste du New York Times, David Brooks. Dans son livre Bobos in Paradise, publié en 2000, Brooks va de café latte en piste cyclable, décrivant les bourgeois bohèmes comme le « fruit d’une réconciliation entre des systèmes de valeurs opposés : le conservatisme de la bourgeoisie américaine traditionnelle et le progressisme des mouvements de contre-culture écolos aux États-Unis durant les années 1960 et 1970, résume Mathieu Van Criekingen. La “culture bobo” serait donc celle qui fait la synthèse de ces contraires, inventant de la sorte de nouvelles façons d’habiter, de consommer, de voter ou d’élever ses enfants. » L’idée a fait des émules, notamment en France.
Une « sociologie comique »
Premier problème : « Scientifiquement parlant, cette thèse est complètement bancale », souligne le géographe. D’abord parce que son inventeur a reconnu lui-même qu’elle relevait de la « sociologie comique » : elle ne s’appuie sur aucune enquête sociologique, théorie sociale ou étude statistique. Ensuite parce qu’elle conclut à la disparition des antagonismes de classes (plus besoin de lutter puisque les valeurs opposées sont réconciliées) « alors même que les classes populaires sont totalement absentes de sa construction ». Comme l’écrivait en 2005 Anne Clerval, également géographe et spécialiste de la gentrification, il s’agit d’un « faux concept ».
Un faux concept inoffensif ? Loin de là. Car la figure du bourgeois bohème porte l’attention « loin de toutes les questions qui valent la peine d’être posées, regrette Mathieu Van Criekingen. On ne compte plus les reportages ou les billets qui, figure du bobo aidant, font passer des processus de gentrification de quartiers populaires pour de gentilles histoires de relooking d’espaces démodés ». Or la gentrification n’a rien de « gentil » : l’émergence de nouveaux paysages urbains « branchés » ou « sympas » se fait en reléguant ailleurs, de gré ou de force, la population de ces quartiers.
Mettre le bobomètre au placard permet donc de « diriger son attention vers les mécanismes par lesquels des groupes souvent peu conscients de leur pouvoir de marquage de l’espace, et des privilèges sociaux sur lesquels ce pouvoir est construit, deviennent des acteurs locaux de la gentrification ».
Lisa Giachino
* Contre la gentrification, Mathieu Van Criekingen, La dispute, 2021.
Sur ce livre, lire aussi notre article dans le dossier sur Bruxelles, L’âdf n° 176, septembre 2022.








