Que se serait-il passé si les Ukrainiens avaient uniquement utilisé des méthodes de résistance nonviolente contre l’invasion russe? En imaginant cette situation le politologue Alexandre Christoyannopoulos souhaite poser une question simple: face à une menacer I’escalade de la violence est-elle la seule solution envisageable?
L’âdf: Concrètement, à quoi aurait pu ressembler la résistance ukrainienne non-violente, et comment aurait-elle pu déboucher sur une victoire?
A.C.: Des personnes se seraient couchées sur les routes pour empêcher les chars russes d’avancer, les gens se seraient rassemblés en masse au passage des convois militaires pour manifester leur colère. Il y aurait eu des sabotages de routes, de ponts, d’infrastructures énergétiques … Pour autant, on peut penser que l’armée russe serait quand même probablement arrivée à Kiev, aurait pris le contrôle de l’appareil d’État et aurait mis en place un gouvernement fantoche. Une grève massive aurait bloqué le pays. Les élections truquées auraient été dénoncées et boycottées. Les soldats russes auraient été harcelés afin qu’ils désobéissent devant l’absurdité de l’emploi de la force. Les fonctionnaires auraient refusé d’obéir. Grèves et sabotages auraient cassé l’appareil productif. L’Ukraine aurait était ingouvernable. La Russie n’aurait pu rien en tirer. Et devant le mépris de la population, les coûts liés au sabotage et les critiques de l’opinion publique russe, tôt ou tard, Poutine aurait dû se résigner à se retirer.
Vous citez des études qui montrent l’efficacité de la non-violence. Mais ce sont des luttes «intérieures» aux États. Par contre, si l’on prend le cas d’invasions par des armées extérieures, l’actualité et !’Histoire semblent montrer que c’est le plus violent qui gagne …
Certaines décolonisations se sont faites pacifiquement. On a également le cas d’ex Républiques soviétiques redevenues indépendantes sans avoir employé la violence. Mais j’admets avec vous que l’argument de l’Histoire est aussi souvent utilisé pour appuyer la thèse inverse de « seule la violence est efficace».
Pour autant, jamais un État n’a véritablement mis en œuvre une défense civile non-violente. Jamais une population n’a été organisée, formée pour riposter à une invasion purement de cette façon. Je ne dis pas que ça marcherait à coup sûr. Par contre, quand je vois ce que peuvent provoquer des mouvements non-violents spontanés, quand je vois aussi les conséquences de la guerre et l’escalade de la violence, je me dis que ça vaut le coup d’y réfléchir, contrairement à ce que nous assènent les «Va-t-en guerre» de tous bords.
Que serait une défense civile non-violente ?
Cela consisterait à former l’ensemble de la population à l’action non-violente, voire à planifier, à organiser, coordonner les multiples actions possibles. Il y a une multitude de façons de résister de manière non-violente, de la protestation (marches … ) à l’intervention (sabotages, occupations de lieux … ) en passant par la non coopération (grèves … ). Pas besoin d’être fort et de courir vite: chacun pourrait apporter sa pierre.
Il faut le dire et le répéter: résister de manière non-violente, ce n’est pas «ne rien faire», mais résister autrement qu’en tuant des ennemis. Il faut beaucoup de courage pour aller au front avec un fusil, il en faut aussi pour mettre sa vie en danger, cette fois sans arme entre les mains.
Se présenter vulnérable face à l’ennemi et faire de cette vulnérabilité une arme pour le convaincre. Que répondez-vous à ceux qui trouvent cette posture «naïve»?
Je pense qu’il est au contraire naïf de croire que les armes protègent. On le conçoit bien à l’échelle individuelle: dans les pays où le port d’armes est interdit, personne n’aurait idée de revenir en arrière. À l’échelle internationale, on le conçoit beaucoup plus difficilement, surtout dans des pays comme la France qui revendiquent un statut de puissance militaire. Mais cette «puissance» nous protège-t-elle vraiment? Si elle en décourage peut-être certains à envahir, n’en encourage-t-elle pas d’autres à s’armer? Ce qui est sûr, par contre, c’est que l’escalade de la violence et la course aux armements présagent du pire. Dans le paradigme militariste, imaginons la pire guerre contre la Russie. Même si nous gagnons, nous laisserons un monde effrayant aux générations futures, militarisé, hiérarchisé, basé sur la force. Avec la non-violence, la victoire serait au contraire la promesse d’un avenir bien meilleur, sans menaces, fondé sur d’autres valeurs. Quant à la défaite, elle serait tout aussi dure à accepter, mais on peut penser que la formation à la non-violence porterait des braises d’insoumission jamais complètement éteintes.
Comment expliquez-vous le silence des grands médias au sujet du courant pacifiste, pourtant bien ancré en Europe? Que répondez-vous à ceux qui voient dans les non-violents d’aujourd’hui les «munichois» d’hier?
La violence est «accrocheuse» pour les médias, pas la non-violence. Surtout, le pacifisme est souvent associé au fait d’être passif, de laisser l’ennemi gagner (les «munichois»). C’est à cause de ce malentendu fondamental que l’analyse pacifiste est inaudible, surtout en temps de guerre. Or, c’est précisément lorsque les tambours de la guerre se font plus forts que l’analyse pacifiste gagne en pertinence, et que nous devrions lui accorder plus d’attention.
Recueilli par Fabien Ginisty
Cet interview est un complément au texte de Alexandre Christoyannopoulos à lire ici.








