Que se serait-il passé si les Ukrainiens avaient uniquement utilisé des méthodes de résistance non-violente contre l’invasion russe ? En imaginant cette situation, le politologue Alexandre Christoyannopoulos (1) souhaite poser une question simple : face à une menace, l’escalade de la violence est-elle la seule solution envisageable ? Voici son texte (2).
Les défenseurs de la nonviolence1 sont souvent qualifiés de naïfs, d’ « idéalistes tragiques ». Mais que se serait-il passé si ces derniers avaient constitué l’écrasante majorité en Ukraine ? Que se serait-il passé s’ils avaient riposté, mais uniquement de manière nonviolente ? Cette possibilité se heurte à certaines hypothèses profondément ancrées sur la nature humaine, sur l’efficacité (et la légitimité, et la contrôlabilité) de la violence, et sur la manière dont la solidarité avec les victimes de la violence devrait s’exprimer. Mais sommes-nous vraiment certains que ces hypothèses sont correctes ?
Tout d’abord, il existe de plus en plus de preuves du succès des méthodes de résistance nonviolentes – et pas seulement dans les démocraties, mais aussi dans les régimes autoritaires. De Gandhi en Inde au renversement de Marcos aux Philippines en 1986, du mouvement des droits civiques aux États-Unis à l’effondrement de l’URSS, ou encore à Euromaïdan en Ukraine en 2014, l’efficacité potentielle de la nonviolence n’est plus à prouver. Comme l’ont montré Erica Chenoweth et Maria J. Stephan dans leur livre primé Why Civil Resistance Works, qui examine plus de 300 cas de résistance violente et nonviolente depuis 1900, si le succès n’est certainement pas garanti, la résistance nonviolente dans son ensemble semble fonctionner plus de deux fois plus souvent que la résistance violente. L’ouvrage montre également que les sociétés qui cèdent la place à la résistance nonviolente sont généralement plus respectueuses des droits de l’homme et des principes démocratiques.
Et si le même engagement en termes de temps, de financement, de capacité administrative et de coordination internationale que celui consacré à la réponse militaire avait été consacré depuis 2014 à la formation de tous les Ukrainiens à la résistance nonviolente ? Sommes-nous certains que le résultat aurait été pire que les villes rasées, les populations déplacées, et les plus de 200 000 morts que la guerre a coûté jusqu’à présent ?
En 1973, le politologue américain Gene Sharp a répertorié 198 méthodes de résistance nonviolente. Ces tactiques comprennent des protestations symboliques (discours, pétitions, affiches, tracts, marches, piquets de grève, réunions de sensibilisation, etc.), la non-coopération (boycott des consommateurs, refus de payer, grèves industrielles ou générales, boycott des élections, lenteur de la mise en œuvre, etc.) et l’intervention (désobéissance civile, grèves de la faim, sit-in, occupation nonviolente, etc.). Internet a ouvert encore plus de possibilités. Certaines de ces tactiques ont été utilisées au début de la guerre en Ukraine, y compris en Russie. Mais elles étaient rares. Et le conflit violent a rapidement pris le dessus.
Maintenant, soyons sans ambiguïté : les tactiques nonviolentes impliquent aussi de la souffrance. Les militants nonviolents peuvent toujours être battus, abattus et tués. Il faut du courage pour rester nonviolent lorsqu’on est injustement attaqué (et je sais qu’il m’est facile de prêcher cela depuis le confort de mon foyer). C’est pourquoi une nonviolence efficace nécessite une formation, et c’est pourquoi il existe de nombreuses organisations qui se sont spécialisées dans sa mise en œuvre.
La résistance nonviolente aurait-elle immédiatement vaincu la Russie? Non. Si les Russes avaient réussi à envahir l’Ukraine et à en prendre le contrôle, y aurait-il eu de nombreuses victimes des tentatives nonviolentes de résister à l’invasion, et à cette prise de contrôle ? Sans aucun doute. Mais les chiffres dépasseraient-ils le sang et les dommages causés par la résistance violente jusqu’à présent ? La victoire finale est-elle vraiment plus certaine par la guerre ? Sommes-nous sûrs qu’une résistance nonviolente coordonnée et disciplinée aurait été pire ?
Considérons également la façon dont la violence polarise et encourage les opinions extrémistes et leurs défenseurs. Chaque violence subie se transforme en un appel à encore plus de violence en représailles. Les haines grandissent. Les opposants sont de plus en plus déshumanisés. Au lieu de cela, l’activisme nonviolent s’adresse aux opposants en tant qu’êtres humains. Il rend la réconciliation moins insondable. Il faut considérer les effets du militarisme croissant en Ukraine et en Russie, mais aussi en Europe. Des pays nordiques aux pays baltes en passant par l’Europe centrale, la conscription a été étendue, les budgets des armées ont considérablement augmenté, les alliances militaires se sont renforcées. Les mentalités militaristes et les discours virilistes violents s’enracinent de plus en plus, avec des répercussions sur la culture politique au sens large. La nonviolence favoriserait plutôt des pratiques d’opposition pacifiques (mais réelles) et remodèlerait les identités en cultivant l’empathie et des visions plus inclusives d’une paix juste.
Ensuite, considérons la position de Poutine. Combien de temps pourrait-il déployer des Russes pour réprimer et tuer leurs voisins avant que l’opinion publique russe et les êtres humains exécutant ses ordres ne se retournent progressivement contre lui ? D’ailleurs, aurait-il pu faire valoir que l’Ukraine et l’Otan constituaient une menace ?
Considérons aussi le risque faible, mais bien réel et terrifiant, d’une escalade vers une guerre nucléaire. Cette escalade serait-elle envisageable en cas de résistance non-violente ?
Enfin, considérons les victimes. Outre les civils morts, blessés ou exilés, on estime qu’au moins 100 000 soldats sont morts de chaque côté, et beaucoup plus ont été blessés. Beaucoup d’entre eux sont des conscrits. Leur mort était-elle inévitable et entièrement imputable à l’autre camp ?
Imaginer une résistance nonviolente durable à l’invasion russe est inévitablement une spéculation contre-factuelle. Ce que nous savons, par contre, c’est que la guerre a déjà été extrêmement dévastatrice, que ses coûts augmentent, que son issue reste très incertaine, qu’elle pourrait s’intensifier encore et qu’elle alimente un militarisme croissant en Europe et au-delà. Le regretté universitaire Dustin Howes avait-il alors raison lorsqu’il faisait remarquer que ce sont peut-être « les praticiens de la violence », et non les pacifistes, qui « sont le plus souvent les idéalistes tragiques » ?
Alexandre Christoyannopoulos
1- Alexandre Christoyannopoulos est maître de conférences en Science politique à l’université de Loughborough, en Angleterre. Il est spécialiste de la pensée politique de Tolstoï, du pacifisme et de l’anarchisme chrétien.
2- Une version plus longue a été publiée dans la revue de recherche International Affairs. Elle est disponible en ligne : https://doi.org/10.1093/ia/iiae275
3- L’absence de tiret ou d’espace entre « non » et « violence » est un choix de l’auteur, Ndlr.
NOUS AVONS VOULU REVENIR AVEC ALEXANDRE CHRISTOYANNOPOULOS SUR CERTAINS POINTS DE CE TEXTE.
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