Contre les projets destructeurs, la nouvelle arme de la plainte au pénal pour destruction d’habitat d’espèce protégée pourrait s’avérer redoutable. Exemple à Lure contre le photovoltaïque au sol.
Connaissez-vous le Traquet oreillard ? Ce petit migrateur arrive en Europe en mars pour se reproduire, avant de regagner en août l’ouest de l’Afrique. Le masque, la gorge et les ailes noires du mâle tranchent sur la clarté du reste du plumage. Maquis, garrigues, collines et vignobles caillouteux sont ses lieux préférés. Mais il se fait rare : on ne compte plus en France que 500 couples. Il est « au bord de l’extinction dans de nombreux départements où il était autrefois abondant, précise la Ligue de protection des oiseaux. La fermeture des milieux et la disparition de son habitat sont sans doute les principales causes de son déclin ». Comme le Lézard ocellé (le plus grand lézard de France hexagonale, qui peut mesurer 75 cm du museau à la queue) et la Coronelle girondine (une couleuvre), le Traquet oreillard pourrait contribuer à changer la donne sur la montagne de Lure, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Les forêts de chênes et de hêtres et, plus haut, les pelouses calcaires, où poussent genévrier rampant, absinthe et grande gentiane, sont grignotées par les centrales photovoltaïques au sol : 15 sont déjà installées et 22 sont en projet, sur 600 hectares au total (1).
Au-dessus du village de Cruis, en septembre dernier, 17 hectares de forêt ont été rasés, malgré la résistance locale – une militante grimpée dans un arbre est tombée avec celui-ci lorsque les bûcherons l’ont abattu. Fin mars en revanche, 70 personnes ont pu bloquer les tests pour l’implantation de pieux dans la roche. Pour couper ces milliers d’arbres, la multinationale canadienne Boralex a obtenu une dérogation qui lui permet de perturber une cinquantaine d’espèces protégées. Parmi celles-ci, ne figurent ni le Traquet oreillard ni le Lézard ocellé (deux espèces menacées), ni la Coronelle girondine (espèce protégée). Or, un bureau d’études indépendant a constaté leur présence sur le site. Par ailleurs, la dérogation autorise la perturbation des animaux, mais pas la destruction de leurs habitats. C’est ce qu’ont annoncé le 4 mai, à Forcalquier, les militant·es engagé·es dans la protection de la montagne de Lure. Le collectif Elzéard Lure en résistance et l’association Amilure sont désormais appuyés par le Groupe national de surveillance des arbres (GNSA) et l’Association nationale pour la biodiversité (ANB), qui ont proposé de franchir un nouveau cap en passant à la « guérilla juridique ». Amana, du GNSA, et Pierrot Pantel, de l’ANB, se sont montrés optimistes.
Une carrière stoppée par le tribunal
Il faut dire que la stratégie de l’ANB s’est déjà avérée efficace. À Mazaugues, dans le Var, le Collectif anti-carrière se battait depuis 2012 contre Provence Granulats (filiale du groupe Audemard), qui voulait y extraire des roches pour le béton. Installée dans le parc naturel régional de la Sainte-Baume, la carrière avait l’aval de l’État malgré les menaces sur les eaux souterraines et la biodiversité (2). En février dernier, la cour d’appel d’Aix-en-Provence lui a cependant ordonné de stopper ses travaux, car elle détruisait des habitats d’espèces protégées. « En dix ans de lutte, on avait tout essayé, témoigne Amana, qui a participé à la mobilisation. Recours, manifestations… Rien n’y a fait, jusqu’au jour où Pierrot Pantel nous a vus à la télé, et nous a appelés. Il nous a mis au travail sur certains dossiers. La stratégie, patiemment orchestrée, nous a menés à la victoire ! Le juge a délibéré sur l’effondrement de la biodiversité, ce qui peut faire jurisprudence sur d’autres luttes. » Ingénieur écologue, diplômé en droit de l’environnement et ancien inspecteur à l’Office français de la biodiversité, Pierrot Pantel est à l’aise sur trois terrains : la nature, les tribunaux et les services de l’État. Ses connaissances sont complémentaires de la « pression sociale exercée par les opposants », explique-t-il.
« Le rapport de forces va changer »
L’objectif : dépasser l’impasse dans laquelle, depuis trente ans, se retrouvent nombre d’associations : les recours administratifs, qui contestent les arrêtés d’autorisation de chantier, ne suspendent pas les travaux. « Les multinationales ont en face d’elles une forme de boulevard, observe Pierrot Pantel. Nous, on propose de partir sur le volet judiciaire. Si une entreprise fait des travaux alors qu’elle n’a pas toutes les autorisations, on porte plainte au pénal. Les peines pour destruction d’espèces protégées sont lourdes, les entrepreneurs vont y réfléchir à deux fois ! C’est un travail de sape, qui a réussi à Mazaugues. Le rapport de forces va changer. On va faire tomber les projets les uns après les autres. » Sur la placette de Forcalquier où se tient la conférence de presse, souffle ce jour-là un vent d’espoir. Avec une crainte : « Si on réussit à faire baisser la pression sur les forêts, ils vont l’augmenter sur les terres agricoles », prévoit Nicholas Bell, membre du Réseau pour les alternatives forestières. « Des paysans qui n’ont pas un rond, ou une toute petite retraite, vont être tentés de mettre du photovoltaïque pour arrondir leurs fins de mois, ajoute Lorraine Prunet, de la Confédération paysanne. Il faut faire le lien entre l’enjeu des forêts et celui de l’agriculture. »
Lisa Giachino
1 Lire notre dossier « Pour un autre photovoltaïque », n° 180, janv. 2023.
2 Lire L’âdf n° 177.









