Réforme des retraites : opposer les générations

Plus le gouvernement s’entête à vouloir imposer sa réforme des retraites fondée sur un système par points, plus il bute sur les contradictions inhérentes à son projet. La baisse des pensions est inéluctable avec la prise en compte de la totalité de la carrière comme base de calcul. Inéluctable aussi avec le plafonnement éternel de la part des pensions dans le PIB, alors que le nombre de retraités augmentera. Et les salariés sont promis à travailler de plus en plus tard avec la fixation d’un âge pivot de 64 ans, assortie d’une décote ravageuse, âge pivot susceptible d’évoluer dans le temps à la hausse. Bref, le passage à un système à cotisations définies, dans lequel on n’aura aucune garantie sur le taux de remplacement du salaire par la pension, montre son vrai visage : celui de la régression sociale.
Face à la dégradation du climat social, Macron sort de son chapeau une nouvelle mystification : « la clause du grand-père ». Alors que le rapport Delevoye de juillet dernier proposait de faire entrer en vigueur la réforme en 2025 pour la génération née en 1963, le gouvernement « réfléchit » à ne l’appliquer qu’aux nouveaux entrants dans l’emploi, ce qui la renverrait aux années… 2060. On ne sait pas encore s’il servira cette solution aux cheminots, très menaçants, ou à l’ensemble des salariés. L’hésitation est palpable puisque Jean-Paul Delevoye a déclaré, le 5 novembre sur France Inter, que les options « dans 5 ans, dans 15 ans, dans 30 ans… » étaient sur la table des discussions, tout en manifestant son opposition à ce report.

Opposer les générations

Au-delà du côté ridicule de clamer l’urgence d’une réforme dont l’entrée en vigueur aurait lieu dans trois ou quatre décennies, la clause du grand-père est odieuse et cynique. Elle vise à opposer les générations : on calme les salariés âgés et on reporte à plus tard le poids de la régression sur les jeunes. Cette stratégie a déjà été appliquée pour désamorcer la longue grève des cheminots de 2018. Elle serait dupliquée dans le dossier des retraites, en bafouant le principe de solidarité intergénérationnelle.
Tout cela met au grand jour les contradictions d’un projet néolibéral dont les promoteurs voient bien que la population n’est pas dupe et se fatigue d’avaler des couleuvres. Une fois de plus se confirme que toutes les manœuvres pour diminuer les pensions ou allonger la durée du travail, ou les deux à la fois, n’ont qu’une fonction : éviter de poser le problème de la répartition de la valeur ajoutée entre salaires et profits, et donc organiser la diminution des dépenses sociales et publiques, ici via la baisse des pensions, tout en incitant à l’épargne individuelle.

Jean-Marie Harribey, économiste atterré