Guerres, pandémies, dérèglement climatique… Face aux grandes crises, le gouvernement ne reste pas les bras croisés : il prépare des solutions qui visent moins à les éviter qu’à préparer la population à s’accommoder de ces catastrophes. Cette stratégie porte un nom : la résilience.
C’est une petite musique qui monte : face aux graves crises qui nous menacent tous et toutes, chacun devra savoir se montrer « résilient ». Le terme est a priori sympathique et a d’ailleurs fait florès dans certains mouvements écologistes, sur un spectre très large allant de la collapsologie au capitalisme vert (1). Il a ainsi commencé à faire son nid dans les esprits, notamment de celles et ceux qui se préoccupent de la question environnementale. Aujourd’hui pourtant, en France, le principal promoteur de ce concept n’est autre que le gouvernement lui-même. L’opération de l’armée dans la lutte contre le Covid portait le nom « Résilience » et, pour faire face aux conséquences de la guerre en Ukraine, le président Macron a réclamé l’élaboration d’un « plan de résilience économique et sociale ». C’est encore en s’appuyant sur cette notion que le gouvernement entend gérer les catastrophes à venir, comme l’atteste la création d’une « mission d’information sur la résilience nationale », laquelle a rendu son premier rapport en février 2022. Ce 13 octobre était même décrété « journée nationale de la résilience ». Comment expliquer une telle promotion ? Qu’est-ce qui se cache derrière ce mot ?
RÉSISTER… SANS RÉSISTER
Le Robert en propose deux définitions. L’une décrit un « ressort moral, qualité de quelqu’un qui ne se décourage pas, qui ne se laisse pas abattre ». Mais bien que l’une et l’autre soient parentes, c’est sans doute la seconde définition, directement issue du champ de la physique, qui se révèle la plus éclairante sur l’intérêt stratégique de ce concept : « La résilience caractérise la résistance au choc : elle indique jusqu’à quel point de l’énergie peut être emmagasinée par un corps sous l’effet d’une déformation élastique. »
Concrètement, grâce à sa résilience, une barre de fer va pouvoir se tordre et encaisser un choc sans se briser. Relisons maintenant cette définition en visualisant, en lieu et place de cette barre de fer, un humain… On comprend alors tout l’intérêt que peut porter ce gouvernement à la notion de résilience : en cas de crise majeure, jusqu’à quel point ses ouailles accepteront-elles de se « tordre » pour absorber le choc, sans rompre ? « Sans rompre signifie, pour les objets humains concernés, sans cesser de vivre en survivant, de produire en consommant, d’être un bon citoyen en se soumettant, autant dire, être résistant sans opposer de résistance », détaille Thierry Ribault, chercheur en sciences sociales au CNRS (2), dans son passionnant livre intitulé comme il se doit Contre la résilience (lire notre entretien avec l’auteur).
Un accident industriel ? Une épidémie ? Une catastrophe naturelle ? Les habitant·es doivent être prêt·es à encaisser les coups, faisant ainsi tampon entre les dégâts occasionnés et le « système », qui, pour sa part, sauve ainsi sa peau. En bon citoyen, on ne s’attaque pas aux causes du désastre (la société industrielle, le saccage de l’environnement, etc.), on en absorbe les conséquences, on les intègre dans notre (nouveau) mode de vie.
CHANTER SOUS LA PLUIE RADIOACTIVE…
Ayant vécu et travaillé au Japon pendant 14 ans, Thierry Ribault a pu mesurer l’ampleur prise par cette « technologie du consentement » à Fukushima, suite à la catastrophe nucléaire de 2011. Un terrain idéal pour les promoteurs de la résilience, précisément parce que les irradiations auxquelles est soumise la population ne peuvent pas être contrôlées, ou si peu.
Elles impactent les corps, en permanence. Alors, l’enjeu a consisté à faire intérioriser, par la population, la nécessité de « se prendre en main », d’être « actrice » face à la crise, d’y faire face en se pliant volontairement à ses nouvelles conditions de vie. Muni d’un dosimètre, chacun peut évoluer dans cette atmosphère contaminée, en limitant – autant que possible, c’est à dire très peu… – son exposition.
Mieux : les habitant·es sont censés accueillir cette crise comme une chance : puisque ce qui ne tue pas (ou ce qui tue à petit feu…) rend soi-disant plus fort, le fait de vivre dans un lieu contaminé doit être perçu comme l’opportunité de renforcer sa résistance. Celles et ceux qui n’ont pas fui la région de Fukushima ou qui s’y sont réinstallés sont glorifiés, à la manière des soldats envoyés au front, prêts à mourir pour une cause qui dépasse leur petite personne. Il faut se réinstaller aux abords de la centrale dévastée, et même être heureux d’aller vivre dans un monde irradié, dans lequel la joie de s’y confronter serait source de… santé ! « Les effets des radiations n’atteignent pas les gens heureux et rieurs ; elles touchent les gens à l’esprit mesquin, qui ruminent et se font du mauvais sang », affirmait sans rire, 10 jours après la catastrophe, Shun’ichi Yamashita, ancien directeur de l’enquête sanitaire de Fukushima (3).
Il faut donc chanter sous la pluie, en acceptant que celle-ci soit radioactive. Avec un message sous-jacent : le monde industriel est le monde dans lequel on vit, il ne peut pas en aller autrement. Il revient donc aux humains de s’adapter à lui et à ses catastrophes passées et à venir, et non l’inverse.
DÉVELOPPER LA CULTURE DU RISQUE
« Les risques, certes multiples, sont bien identifiés : naturels, technologiques, terroristes, sanitaires, cybernétiques », indique le rapport français de la mission résilience, qui prévoit « une tendance à l’accélération et à l’aggravation [des crises] qui devrait se poursuivre au cours de prochaines décennies ». Pourtant, aucune piste n’est avancée pour limiter ces risques. Tout porte au contraire sur les moyens d’administrer les catastrophes. Oublié, le principe de précaution. Il faut au contraire « développer la culture du risque, (…) et ceci dès le plus jeune âge ».
« We need you ! », clamait une célèbre affiche destinée à enrôler de jeunes soldats états-uniens dans la Première Guerre mondiale. De la même manière, l’État compte sur vous pour faire face aux désastres à venir. Un ouragan ? Une explosion nucléaire ? Une épidémie ? Il nous espère tous et toutes, bien dans le rang, manches relevées, prêts au sacrifice pour réparer les dégâts. Pour cela, il faudra notamment développer le triptyque psychologique « sentiment d’appartenance, adhésion au projet collectif et résilience de la nation ». Le rapporteur préconise de « sensibiliser les élèves de l’enseignement secondaire général et technique à l’importance d’un service national » et de réinstaurer le port de la blouse à l’école. « Le travail à mener pour acculturer nos concitoyens s’avère (…) considérable », prévient-il.
Nicolas Bérard
Dessin : Slevenn, pour L’âge de faire
1 – L’un de fers de lance du capitalisme vert, Jeremy Rifkin, a sorti le mois dernier un livre intitulé L’âge de la résilience (éd. Les liens qui libèrent).
2 – Au laboratoire Clersé à l’Université de Lille.
3 – Cité par Thierry Ribault.








