Entretien avec Thierry Ribault, auteur de Contre la résilience, qui décortique dans son ouvrage le terme de “résilience” et explique en quoi il est devenu une “arme d’adaptation massive” au service des gouvernements.
L’âge de faire : Nous voyons à travers la publication de rapports officiels que le gouvernement macroniste est très friand du concept de résilience. Comment l’expliquez-vous ?
Thierry Ribault : La notion de résilience est effectivement très prisée par le président Macron et ses équipes, mais en réalité elle est sur toutes les lèvres et dans tous les esprits. C’est d’ailleurs pourquoi il est difficile de la critiquer, car cela revient pour certains à questionner l’idée de Dieu, ou pour d’autres à remiser toute forme d’espoir. Or, les raisons pour lesquelles je propose de mener une analyse critique de la résilience n’ont rien à voir avec une quelconque volonté de prêcher le malheur. Il s’agit au contraire de montrer en quoi nous devons nous défaire de la résilience, qu’elle soit individuelle ou collective, parce qu’elle est, dans les faits, l’art de faire du malheur un mérite. Il nous faut sortir de la logique du sacrifice à laquelle elle nous invite à souscrire.
Dès les années 1940, la notion de résilience est sortie de son champ d’application originel ‒ la physique des matériaux ‒ pour devenir le couteau suisse thérapeutique de la société industrielle. Il n’existe désormais plus aucune catastrophe dont les promoteurs de la résilience ne se saisissent en exhortant chacun à faire de sa destruction une source de reconstruction, et de son malheur une source de bonheur. Selon les partisans de l’accommodation, être résilient signifie non seulement être capable de vivre malgré l’adversité et la souffrance,mais surtout être capable de vivre grâce à elles, de grandir et de s’adapter par la perturbation et la rupture, et de faire acte de foi envers elles. En réalité, cette idée est inapplicable dans beaucoup de situations d’exposition toxique, pathogène ou radioactive. L’analyse critique de ces politiques de résilience appliquées à ce type de désastres montre comment elles construisent autour de cette notion une sorte de nouvelle religion d’État. Elle peut néanmoins être aussi utilisée pour détourner l’attention des causes des désastres vers leurs effets, car la résilience est une arme d’adaptation massive aux effets des catastrophes, à défaut de rechercher l’abolition de leurs causes.
Vous décrivez la manière dont la population de Fukushima a été associée à la gestion de la catastrophe nucléaire. La dernière grande crise que nous ayons connue, en France, est celle du Covid. De la même manière, chacun était enjoint à suivre des consignes strictes : confinements, masques, vaccinations… Mais on peut comprendre que, dans de telles périodes, des efforts soient demandés à la population. Où commence l’instrumentalisation de la résilience ?
La question que je pose dans mon travail de recherche est la suivante : comment et à quoi la résilience nous amène-t-elle à consentir ? Il s’agit en premier lieu de consentir par la technologie, et à la technologie elle-même, notamment par et aux technologies de la survie, et aux industries liées. Ces technologies et industries de la survie peuvent couvrir un large spectre, allant, dans le contexte de Fukushima, de l’édification du Grand mur du Japon ‒ une infrastructure de béton de 450 kilomètres de long et de 8 à 15 mètres de hauteur, qui, pour un coût de 12 milliards d’euros et au prix de la destruction de la vie marine, de la pêche artisanale et du panorama, est destinée à arrêter des raz-de-marée comme celui de 2011 ‒, jusqu’à des expérimentations robotiques, agronomiques, biologiques et médicales pour lutter contre les cancers liés à la radioactivité. À Fukushima et ailleurs, l’appel à la résilience s’inscrit dans une longue série de ripostes technologiques censées répondre à l’inefficacité des solutions antérieures, ajoutant ainsi de nouveaux échecs à la longue liste des échecs précédents. Le recours à de nouvelles technologies vaccinales ‒ les thérapies géniques ‒ dans le cadre de la catastrophe du Covid-19 s’inscrit pleinement dans cet appel à la résilience où, non seulement les causes potentielles reconnues de l’épidémie – les zoonoses, notamment – ne sont en rien questionnées, mais, au contraire, aggravées. Ainsi, non seulement le modèle de la ferme industrielle n’est aucunement questionné, mais il est au contraire encouragé. Si l’on en croit le numéro 2 de l’OMS, il faudra « injecter chaque année à la population un rappel de vaccin contre le coronavirus », tout en avertissant que « si les gens pensent que l’on peut substituer la vaccination à des comportements personnels de précaution, et que le vaccin est un passeport pour la salle de gymnastique, ils vont être profondément choqués quand ils vont se retrouver, comme des somnambules, confrontés à un nouveau pic, à une nouvelle vague et, donc, aux prochains confinements ».
Il s’agit aussi de consentir aux nuisances. La finalité est ici de rendre incontournable, voire nécessaire, le « vivre avec » le désastre et ses suites. Il va dès lors s’agir d’humaniser à tout prix les contraintes liées à l’adaptation, d’où l’exhortation incessante des communicateurs du risque à une mobilisation des émotions « positives ». L’objectif est d’ôter à la peur son objet extérieur, et, une fois que celle-ci aura été transformée en une histoire subjective, l’accident ne sera plus qu’une inquiétude personnelle à surmonter, qui, une fois surmontée, dissipera le danger lui-même. Le consentement à travers la résilience vise à guérir les complexes des individus et à les soulager des charges irrationnelles qui pèsent sur eux, menant ainsi chacun de nous au refoulement et au durcissement.
Consentir encore à la participation pour fonder, à travers la cogestion des dégâts, la déresponsabilisation des décideurs et la culpabilisation des victimes. En transformant ses victimes en acteurs, le désastre devient le terrain d’essai de leurs capacités de résistance. Le statut même de victime est ainsi dilué dans la cogestion des dégâts, tandis que celui du désastre l’est dans la promesse de l’avènement d’un « nouveau départ ».
Quant au consentement à l’ignorance, il consiste à nous désapprendre à être affectés par ce qui nous touche au plus profond de nous, notre santé notamment, mais aussi notre désir de liberté et de vérité. Dans cette perspective, l’ignorance n’est pas seulement ce que l’on ne sait pas, c’est aussi tout ce qui contribue à rendre acceptable le fait d’ignorer ce que l’on sait déjà et que l’on finit par préférer ne pas savoir. En classant la connaissance existante dans les catégories des « controverses » et des « incertitudes » indéfinies, le consentement à l’ignorance contribue à une forme de procrastination scientifique : ce sont toujours les études et les enquêtes non encore réalisées qui fourniront les résultats les plus probants.
Enfin il s’agit de consentir à l’entraînement, à l’apprentissage et à l’expérimentation de conditions de vie dégradées par le désastre.
Les soignants ont dû travailler sans masque, devaient se rendre au travail même en étant contaminés, puis ont subi l’obligation vaccinale. Le gouvernement les exhortait à « tenir bon » et glorifiait leur sacrifice. Or, des lits d’hôpital continuaient à être fermés, et aucun travail de fond n’a été mené pour s’attaquer aux causes de l’épidémie et de la fragilité de certaines populations face aux virus. Se trouve-t-on là au cœur du projet de « résilience » ?
Les programmes d’accommodation des politiques de résilience donnent à penser que l’initiative locale, voire privée, ainsi que la perspicacité psychologique, permettent de maîtriser les conditions objectives des désastres. Les réponses apportées en appellent à un bricolage de la préparation aux risques dont le cœur doctrinaire est le « Do-It-Yourself » (DIY), où chacun vient faire son shopping de la survie afin d’élaborer sa propre résilience. La loi « Climat et résilience » fournit un bon exemple de l’expression de cet impératif de préparation : préparation par l’éducation, par « l’accélération de l’évolution des mentalités » et la responsabilisation individuelle. Il s’agit aussi d’un impératif de dépassement qui renvoie les origines des désastres à la contingence. Rendue subjective, la catastrophe, qui n’est plus ce qui survient mais l’impréparation à ce qui est advenu, devient une question à régler avec soi-même, un dépassement et une victoire à remporter sur la peur, une responsabilisation et une prise en main autonome de son propre destin. Le gonflement des injonctions individuelles finit par masquer la nécessité des choix collectifs. Faisant fi de l’histoire de la société industrielle et de son cortège de nuisances et de risques nouveaux, la résilience exhorte, à travers la « culture du risque », à se critiquer soi-même et faire son mea culpa, de plus en plus aux dépens de la critique des conditions de la situation. Nous voici face au nouvel avatar de la raison catastrophique qui nous trouve toujours de bonnes raisons de tirer parti du pire, au nom du pire. La résilience fait la promesse d’une réparation individuelle et collective qui ne peut être portée que par un appel à la participation de chacun, entretenant ainsi la confusion pour le sujet entre son accomplissement et les nécessités que lui impose sa survie en milieu catastrophique.
L’incantation à la résilience peut aller jusqu’à un éloge du sacrifice, sous couvert de solidarité, comme l’atteste le rapport de février 2022 de la Mission parlementaire sur la résilience nationale : « Des centaines d’exemples d’héroïsme civil et militaire montrent la résistance collective des peuples face aux épreuves – famines, invasions exils – qu’ils traversent, illustrant que les membres d’une société humaine peuvent être habités par un sentiment ou des idéaux qui leur paraissent plus élevés que leur propre vie. » Nous voici donc rassurés sur l’avenir, du fait que « la crise du Covid a prouvé que des milliers de citoyens étaient prêts à s’engager, y compris en prenant des risques ».
« L’habitude du confort a fait perdre l’aptitude à la rusticité », note encore ce rapport, aboutissant à « une société qui assimile moins le risque et le danger, et perd en résilience face à l’adversité ». Nous serions en quelque sorte des sous-femmes et des sous-hommes appelés à se tenir prêts à rallier héroïquement l’espace canonique de la
résilience sans cesse en expansion. De fait, pour les précepteurs de résilience, dans ce « monde en guerre » dans lequel nous sommes projetés et auquel il nous faut nous accommoder à tout prix, on ne souffre jamais en vain.
Recueilli par Nicolas Bérard
Photo : DR









