Dans le Var, sur le site d’une ancienne mine de bauxite, une association redonne vie à une vieille bâtisse et à un champ désert. Sur les chantiers bénévoles travaillent une vieille bande de copains qui ont quitté la ville, des gens du coin, des ados et des éducateurs. On y croise des légumes bio, des poules, des ânes, un antique bal-parquet pour accueillir des spectacles… Bref, un désordre joyeux et fertile.
Terre ocre et vieux chênes. À Tavernes, dans le Var, la départementale 32 passe juste en contrebas de la bastide de la Misère. « Au début, on pensait que ça faisait référence à la vie à la mine, confie Sandra, l’une des fondatrices de l’association Dékal’Âges. Mais le nom est plus ancien que ça : misère, ça voulait dire mauvaise terre. » Le sol, peu fertile mais riche en bauxite, a été exploité par une « petite mine périphérique, avec jamais plus d’une trentaine d’ouvriers », de 1906 à 1949. À côté de la bâtisse en pierres, vieille de quatre siècles, et de son grand chêne à peine plus jeune, il y a toujours l’entrée de la mine. Les résidus étaient déversés de l’autre côté de la route, dans un vaste champ. « Il n’y a pas eu de cultures depuis, c’est resté vide, poursuit Sandra. Alors, quand on a commencé nos chantiers, les gens étaient curieux de voir ce qu’il se passait ! »
Ce matin, Jawad, Matias et Kaled travaillent avec John sur la future écurie qui abritera du vent les ânes de la bastide – et aussi, plus tard, les chevaux des randonneurs de passage.
« – Mais on ne fait pas ça que pour les ânes, précise Kaled. Ça va nous pousser à avoir de l’expérience en menuiserie.
– Ça nous fait sortir de notre zone de confort, renchérit Jawad.
– Depuis qu’on travaille, est-ce que je vous ai donné un ordre ?, demande John.
– Non ! On a beaucoup parlé pour savoir où on va, répondent les garçons. On va mettre des tasseaux sur les piliers, qui sont un peu déformés, pour que nos planches soient fixées bien droit.
– J’avais prévu de faire autrement, mais vous avez eu de bonnes idées, reconnaît John.
– On s’est bien cassé la tête, conclut Matias. »
« L’ASSOCIATION M’A APPRIVOISÉ »
Jawad, Matias et Kaled, 17 ans, viennent d’entamer un « parcours coordonné » avec l’association Ufolep, à La Seyne-sur-Mer. Ils vont apprendre les bases du métier d’animateur sportif, et vivre différentes expériences qui les aideront à faire le point sur leurs envies profes-sionnelles et personnelles (lire encadré). Depuis quelques jours, les sept jeunes du groupe et leur éducatrice, Marion, font connaissance avant de passer neuf mois ensemble. Après avoir gravi la montagne Sainte-Victoire, ils sont hébergés pour deux nuits à la bastide.
John est un fils et frère de maçons, qui adore transmettre en petit groupe. « Je suis arrivé par les chantiers participatifs, et l’association m’a apprivoisé petit à petit, sourit-il dans sa barbe. J’étais prof en Maison familiale rurale. Le principe est génial, mais là où je bossais, on avait des classes de trente ! Ici, l’environnement est cool, c’est propice aux apprentissages. » L’été dernier, pour quelques semaines, John a été recruté comme animateur technique des chantiers de jeunes qui se sont déroulés sur le site. « J’ai halluciné des progrès qu’ils ont faits en deux semaines, au niveau technique et humain. La même chose aurait pris des mois et des mois à la MFR ! » Depuis, il continue de venir bénévolement. « On rigole bien, il y a beaucoup de respect… et l’équipe m’a fait confiance », apprécie-t-il.
Petit à petit, le champ se transforme. Les tas de fumier et de déchets verts, récupérés dans les environs, serviront à reconstituer les sols. Les jeunes des chantiers ont fabriqué des bacs de culture, et remis le puits en état. Une grande mare est en cours d’aménagement, avec en son centre une île où les oiseaux seront tranquilles. Et les bénévoles ont planté des dizaines d’arbres.
Marie, qui sera salariée sur la prochaine saison de maraîchage, leur montre comment tailler les tiges et les mettre en terre dans les pots. Diego récolte ensuite les graines de tournesol. Les jeunes ont-ils choisi leurs ateliers ?
« – Non, répond Myriam. Mais je pense que ça a été un peu calculé…
– On en a parlé hier soir entre éducateurs, explique Marion. On a fait des groupes avec des personnalités qui se complètent…
– On se complète, Diego !, rigole Myriam. Mais c’est pas bête, parce que je voulais aller au bricolage. Je me voyais vraiment pas faire du potager.
– Et en fait, tu adores !
– Oui, c’est une bonne découverte. On est concentré sur ce qu’on fait, c’est apaisant. »
En cuisine, l’ambiance est moins zen. Il est bientôt 13 heures, les quiches ne sont pas encore au four… et Séverine, qui anime l’atelier, s’arrache les cheveux avec la pâte à crêpes sans gluten. Quand tout le monde passe à table, l’après-midi est déjà bien entamée. « Bienvenue à Dékal’âges », rigole Sandra, qui a improvisé un riz aux légumes pour compléter le menu de cette grande tablée.
On a la dalle, on se rationne, on se dit que les jeunes n’auront pas assez… Mais quand arrivent les chouquettes encore tièdes, les crêpes, les saladiers de ganache et de caramel au beurre salé, tout le monde se retrouve repu et béat. Séverine pose son tablier et s’échappe pour aller faire des chouquettes à son fils. En plus d’être une cuisinière hors pair, elle est salariée quelques heures par semaine pour entretenir les parcelles agricoles. C’est une voisine, qui regardait avec curiosité les chantiers bénévoles et s’est mêlée à cette joyeuse agitation.
BAL-PARQUET ET ROULOTTE CONFISERIE
Jérôme, lui, arrive pour le café, avec de nouvelles informations sur les possibilités de financement du lieu. Régisseur de spectacles de cirque contemporain, il fait partie de la bande de copains et copines de Sandra, qui avaient envie de quitter la ville et ont été enthousiasmés par la bastide. Et il n’est pas venu les mains vides, c’est le moins qu’on puisse dire ! Un semi-remorque est arrivé à sa suite, chargé d’un monument des fêtes populaires du siècle dernier : un bal-parquet de 143 m² constitué d’un plancher en chêne, de ses murs et de son toit. « Ces structures itinérantes étaient montées pour les bals et fêtes de village, dans le nord et le centre de la France surtout, explique-t-il. Celui-ci date de 1953. Je l’ai trouvé au hasard d’une tournée, vers Reims. Il était remisé par un comité des fêtes. » Les bals-parquets, souvent loués par les bars de villages, ont tourné jusqu’au début des années 80. C’était avant les boîtes de nuit, et la construction d’une salle des fêtes dans chaque village. « Pendant qu’on montait notre chapiteau, un petit papi nous regardait, se souvient Jérôme. Il a fini par venir me voir : “J’ai quelque chose qui peut vous intéresser.” J’ai racheté le bal-parquet. On a lancé un chantier collectif pour changer toutes les parties en bois qui en avaient besoin. J’ai envoyé plein de photos au monsieur ! »
Après avoir bien bourlingué avec son bal, Jérôme a décidé de le poser à Dékal’Âges pour en faire un lieu culturel fixe. Afin de tenir compagnie à ce « grand-père », comme il l’appelle, il vient d’acquérir une roulotte de 1890, ancienne confiserie, qui servira de cuisine après rénovation. Monté le temps d’une saison devant la bastide, le bal a accueilli le chanteur HK, une projection, des rencontres… Mais Sandra, Jérôme et les autres bénévoles voient plus loin. Dans une clairière du domaine, facilement accessible par la route, ils prévoient un espace déclaré « Chapiteaux tentes structures », où le bal sera autorisé à rester en permanence et où les chapiteaux de petits cirques pourront être accueillis en résidence. Spectacles pour enfants, marionnettes, stages de cirque, mais aussi musique et théâtre… Les envies ne manquent pas.
LE TOURISME, POUR FINANCER LE LIEU
Autre projet qui allume les yeux de Sandra : transformer la vaste excavation creusée par l’ancienne mine, où se baladent des poules en liberté, en amphithéâtre. Derrière l’espace dédié aux chapiteaux, il est aussi prévu d’installer des cabanes et autres habitats insolites, afin d’élargir la capacité d’accueil touristique. Car l’activité de gîte est pour l’instant la principale source de revenus du lieu, et peine encore à financer son « gouffre de charges », comme dit Sandra. Maraîchage et poules pondeuses, programmation culturelle, accueil social et éducatif, hébergement touristique : « Chaque activité a du sens parce qu’elle est liée aux autres. » Il reste beaucoup à faire, mais les choses avancent vite : l’association est née seulement en 2020.
Toujours assis autour de la cafetière, Sandra et Jérôme promènent un regard satisfait sur la terrasse. Dans les canapés, les ados jouent au Uno : cet après-midi, c’est quartier libre. « C’est naturel qu’on se retrouve comme ça, avec des jeunes autour de nous », sourit Sandra, qui se remémore un voyage avec d’autres jeunes, il y a une vingtaine d’années, lorsque Jérôme et elle étaient collègues animateurs. Ces parcours communs ou entrecroisés dans l’animation, l’éducation et le spectacle ont favorisé la constitution d’un noyau solide d’une vingtaine de personnes fortement impliquées dans l’association. « Certains sont très actifs avec nous mais développent aussi leur propre activité, comme Cécile, qui a tout lâché à Marseille pour devenir potière ici », remarque Sandra. Le confinement a aussi bien aidé : «On a fait plein de chantiers participatifs, à la grande joie de tout le monde ! »
RÊVE D’ENFANT
Mais au début de tout ça, il y a le rêve de Sandra. « C’est dans ma tête depuis toute petite. Je passais des heures, dans le salon de ma grand-mère, à imaginer un endroit plein d’animaux, avec des rubans au cou – pas des colliers ! – de la musique et des enfants. Ceux qui me connaissent depuis vingt ans, le savaient. Quand j’en parlais, ils me disaient : “Un jour…”. J’ai toujours eu un salaire à 1200 euros, mais je savais que mon rêve pouvait passer à la réalité parce que ma famille a des sous. Mes grand-parents étaient commerçants… J’ai fini par convaincre ma mère et mon oncle de mettre leur argent dans un but non lucratif. Et quand ils voient maintenant la dynamique du lieu, son cachet… Ils viennent, ils sont étonnés, et ça a changé nos relations. »
L’accueil touristique permet d’assurer une certaine autonomie aux actions culturelles et éducatives, en évitant de les soumettre au bon-vouloir des institutions. Les familles hébergées côtoient les jeunes en chantier solidaire, vont nourrir les ânes et ramasser les œufs avec Sandra, partagent la piscine… Kaïros, le nom du gîte touristique, désigne dans la mythologie grecque « le Dieu de l’heureuse rencontre, souligne Sandra. Il représente l’opportunité à saisir. Le moment où tes désirs et le cours du monde coïncident ».
Lisa Giachino



























