Michel Pritzy est éleveur laitier dans le Doubs, en Gaec avec sa femme et son fils. Il ne voit pas le renard comme un ennemi, mais comme un allié. L’agriculteur s’engage pour que l’animal soit retiré de la liste des espèces nuisibles. Explication.
L’âge de faire : Avant de parler du renard, il nous faut parler du campagnol. En quoi ce rongeur est-il un problème pour vous ?
Michel Pritzy : Nous produisons du lait pour faire du comté. Nos vaches sont en prairie naturelle. Le campagnol est naturellement présent dans les champs, et se nourrit des racines de l’herbe. Cela ne fait pas trop de dégâts en temps normal, mais la population des campagnols connaît des cycles naturels de pullulation, tous les 6-7 ans. Il dévaste alors les prairies. Il faut acheter du foin pour compenser, des semences pour reconstituer les pelouses. La qualité du lait est moindre car l’herbe est mélangée à la terre. Enfin, les vaches sont en moins bonne santé du fait de leur alimentation dégradée et des potentielles maladies véhiculées par le mulot.
Ce problème de pullulation des mulots n’est pas nouveau. Comment est-il traité, d’habitude ?
Chez les anciens, il y avait une forme de fatalité, ils subissaient. Et puis, à la fin des années 60, je me souviens des premiers traitements chimiques sur la ferme (Michel Pritzy, alors enfant, a repris la ferme familiale en 1990, Ndlr.) C’est le pharmacien du village qui fournissait du phosphure de zinc. On empoisonnait des morceaux de carottes qu’on mettait dans les trous des mulots. Les traitements étaient organisés par la FDSEA (le syndicat agricole alors unique, Ndlr). Ils se sont peu à peu « modernisés ». On a mécanisé la dispersion, traité jusqu’à 7 fois par an, le blé a remplacé la carotte, la bromadiolone (raticide anticoagulant) a remplacé le phosphure de zinc.
Sauf que les poisons ne tuent pas que le campagnol, ils tuent aussi leurs prédateurs !
À l’époque, on ne faisait pas le lien entre le renard et les mulots. En 1993, alors jeune agriculteur responsable syndical, j’ai moi-même organisé la campagne de traitements. Cela marchait, mais effectivement, c’était l’hécatombe dans les champs, c’était pas beau à voir. Et puis on empoisonnait nos terres ! Surtout, cela n’empêchait pas le cycle de pullulation de se perpétuer. On était quelques-uns à commencer à se demander si finalement, en tuant les prédateurs, on n’entretenait pas ce cycle. Si en traitant, on n’appuyait pas du mauvais côté de la balance…
Alors vous avez pris des chats…
J’ai essayé autre chose de très simple : favoriser les prédateurs. Je ne traite plus le sol. Les chats chassent le mulot autour de la ferme, je n’ai plus peur qu’ils s’empoisonnent. Les rapaces font leur œuvre, ainsi que le renard, qui joue un rôle essentiel. Mais le renard est toujours considéré comme une espèce nuisible, chassable tout le temps. C’est n’importe quoi. (1)
D’où votre engagement pour le renard, avec la création en 2017 du collectif Renard Doubs. Et vous avez aussi claqué la porte de la FDSEA.
J’étais vice-président, j’ai dit ce que je pensais de cette vision passéiste du traitement chimique. Mais rien n’a bougé. J’ai préféré m’en aller et créer ce collectif, avec quelques collègues et des environnementalistes. Aujourd’hui, aux côtés notamment de l’Aspas (2) et de France nature environnement, on est 245 exploitants agricoles.
Si le renard est classé nuisible, c’est parce qu’il est vecteur de maladies, non ?
Pas un seul argument contre le renard ne tient, pas même celui des maladies. La rage ? Elle a disparu officiellement de France en 2001, grâce à des appâts contenant du vaccin. Maintenant, le renard serait le dangereux vecteur de l’échinococcose alvéolaire. C’est une maladie due à un parasite dont le renard peut être porteur, qu’il peut disséminer par ses fèces, et qui peut arriver jusqu’à l’humain (ingestion via des aliments, contact avec les animaux de compagnie…). C’est une maladie grave, mais il faut relativiser dans le sens où l’on dénombre seulement une trentaine de nouveaux cas humains chaque année. Surtout, il y a maintenant suffisamment d’études qui montrent que l’abatage des renards est contre-productif, car ces campagnes de « régulation » amènent à rajeunir la population des renards, plus mobiles, et qui sont davantage porteurs du parasite que les renards adultes. Et il existe d’autres façons de lutter contre l’échinococcose, efficaces, elles.
Votre collectif met au contraire en avant les effets bénéfiques qu’aurait le renard sur la lutte contre la maladie de Lyme. C’est-à-dire ?
Les micromammifères comme le campagnol sont en effet des réservoirs importants pour la bactérie responsable de la maladie de Lyme, qui circule avec les tiques. Trois études récentes, deux aux États-Unis et une aux Pays-Bas, indiquent que la prédation exercée par le renard contribue à diminuer la prévalence de la maladie. En France, près de 30 000 personnes par an sont touchées par cette maladie, ou d’autres maladies liées aux tiques. Ce nombre augmente d’année en année. À minima, les pouvoirs publics doivent s’interroger sur les causes de cette augmentation.
Si rien ne peut être sérieusement retenu contre le renard, pourquoi est-il encore considéré comme nuisible ?
Parce qu’il s’attaque aux poules ? Cet argument n’est pas sérieux : les éleveurs consciencieux, à commencer par les professionnels, n’ont pas ce problème, car ils protègent bien leurs poulaillers. Ils suffit bien souvent de penser au fait que le renard, comme le chien, peut creuser le sol sur quelques dizaines de centimètres…
Non, le vrai problème vient du lobby de la chasse. Le renard s’attaque aux proies les plus faciles, parmi lesquelles les faisans lâchés par les chasseurs (10 millions par an, d’après l’Office français de la biodiversité, Ndlr). Et beaucoup de chasseurs ne rechignent pas à tirer un renard pour le plaisir. Pour autant, je ne généralise pas. Sur ma commune, j’ai l’impression que les pratiques évoluent. Bref, pourquoi le canton de Genève a interdit la chasse au renard voilà plus de 40 ans ? Pourquoi le Luxembourg a récemment pris la même décision ? Peut-être parce que le lobby de la chasse y a moins de poids ?
Vous ne traitez plus vos prairies tandis que le renard est toujours une espèce chassable sans quotas. Qu’en est-il des campagnols ?
Je n’ai pas traité mes champs depuis 1993. Pour autant, le problème campagnol n’existe plus pour moi. Il y a bien sûr des pics de population, mais ils sont très bien régulés par les prédateurs, dont le renard. J’en vois pratiquement chaque jour sur ma ferme, c’est un bonheur. Une journée sans renard, c’est une mauvaise journée. Ce qui veut dire qu’ils sont moins tirés qu’avant. Dans mon village (Chapelle-d’Huin, Ndlr), beaucoup de chasseurs sont aussi éleveurs. Jamais un éleveur ne m’a dit : « Tu as tort de défendre le renard. » C’est pour ça que j’ai l’impression que les pratiques évoluent, que le bon sens s’est imposé. Dans ma commune, cela fait 5 ans qu’aucun éleveur n’a traité ses prairies. Je vois aussi de plus en plus d’hermines, encore plus efficaces que le renard !
Recueilli par Fabien Ginisty
1- Sur les « nuisibles », appelés désormais « Esod » pour Espèces susceptibles d’occasionner des dégâts, voir aussi notre article dans L’âdf n°195.
2- Association pour la protection des animaux sauvages.







