En Haute-Savoie, un énième projet de retenue collinaire destiné à alimenter les canons à neige menace la nature du massif des Aravis. En aval de ce business de la neige artificielle, il y a les embouteillages interminables, les programmes immobiliers démesurés, les saisonniers sous-payés… Plongée dans l’envers de l’or blanc.
Ça a débuté comme ça. Dans les belles cimes de la Haute-Savoie, sur le parking du col de la Croix Fry, par un bel après-midi ensoleillé. Tout autour de moi, des grappes de bagnoles garées, des vacanciers qui en descendent, des télésièges qui montent, des forfaits qui bipent, des restaurants d’altitude, le tintement des bâtons de ski sur le macadam, la démarche brinquebalante des touristes en grosses chaussures… Partout, de la neige sur les pentes. Et beaucoup de skieurs accros à la fameuse petite poudre blanche.
« On sait qu’il y aura de moins en moins de neige, ici. On est pas une station de haute altitude. Mais on continue dans l’industrie du ski. Elle est tellement lucrative qu’on ne peut pas s’en passer. » À côté de sa voiture, Carole Ormond, membre du collectif « Sauvons Beauregard », m’embarque pour une petite randonnée à 1500 mètres d’altitude, sur le futur lieu de construction d’une retenue collinaire en pleine nature.
Une énorme bassine d’eau de 148 000 mètres cubes, destinée à alimenter aux deux tiers les canons à neige du domaine skiable. L’objectif de la petite commune de La Clusaz est de couvrir 45 % de ses pistes de ski en neige artificielle, contre 27 % aujourd’hui.
L’eau, un argument canon
Godasses de rando aux pieds, on se dirige dans la poudreuse vers le plateau de Beauregard. On y croise des touristes qui se trimbalent en raquettes, des enfants en skis de fond… Après avoir traversé une petite forêt, Carole Ormond me pointe du doigt le lieu du crime : un petit bois en contrebas sur notre droite. Avec en toile de fond un nuage planqué sur le sommet du Mont Blanc.
« On a déjà énormément d’infrastructures, il existe quatre retenues collinaires à La Clusaz. » Pour faire passer la pilule, les élus du coin soutiennent mordicus qu’un tiers de l’eau de la retenue collinaire sera destiné à la population. Ils en font une intense propagande dans leur communication. En gros, la population augmente, on manque de flotte, alors on doit le faire pour l’avenir de nos enfants. Et l’eau est notre bien le plus précieux. Et gnagnagna.
Preuve pourtant que le projet déraille : on va siphonner la source de la Gonnière située en aval, consommer de l’énergie pour remonter l’eau 300 mètres plus haut dans des canalisations et la stocker dans la retenue collinaire. Durant le voyage, la flotte (naturellement potable) ne l’est plus. Brillant. « On va devoir construire une usine pour retraiter l’eau potable, mais elle n’est pas prévue pour l’instant. » Dans la grande réserve de flotte, l’eau stagne. Il faudra donc une énième machine qui consomme (encore) de l’énergie, pour faire des bulles et des remous et éviter qu’elle ne gèle. Puis consommer toujours de l’énergie pour la propulser dans l’air gelé des montagnes avec les canons.
« Tu veux skier dans une langue de neige parmi les champs, toi ? » La neige artificielle sera utilisée pour les retours en station, car les villages sont bien souvent situés à moins de 1000 mètres d’altitude. Carole Ormond vit elle-même du tourisme, avec la location de son chalet de luxe au Grand-Bornand, une des stations de ski du massif des Aravis qui a accueilli une épreuve de la coupe du monde de biathlon en décembre dernier, mais elle refuse que l’on défigure à nouveau la montagne pour favoriser le tout ski. Et elle n’est pas toute seule. Pas moins de 76 % des habitants qui ont répondu à l’enquête publique sont opposés à la retenue collinaire. Mais le maire de La Clusaz part toujours bille en tête. Il a même demandé une dérogation pour destruction et altération d’habitats protégés.
Tchao la chouette de Tengmalm
À l’orée de la forêt, nous rejoignons Xavier Ernoult, combi bleu ciel et skis aux pieds. Il prend le temps de déchausser, de planquer ses lattes derrière un arbre et nous embarque sur un petit sentier bucolique… qui risque d’être défriché et transformé en un couloir de 12 mètres de large pour laisser passer les camions et les engins de destruction.
Mi-novembre dernier, une trentaine de militants d’Extinction Rebellion ont occupé ici pendant quinze jours le bois de la Colombière. Ils ont pendu des hamacs, piégé les arbres, planté des clous cachés dans le tronc pour bousiller les chaînes de tronçonneuse. Deux semaines de Zad en pleine montagne pour bloquer le début du défrichage.
Nous voilà les deux pieds dans la forêt, à arpenter à trois une flopée d’épicéas, mais aussi des feuillus qui abritent bon nombre d’oiseaux, de reptiles, de papillons… Selon l’étude du cabinet d’ingénierie d’aménagement de la montagne Abest, une trentaine d’espèces sont menacées par le projet, comme la chouette de Tengmalm, le triton alpestre mais aussi le damier de la succise, un papillon orangé. Et quinze espèces de chauve-souris. Mais pas de problème, les petites bestioles devraient être relogées un peu plus loin selon les hommes politiques locaux qui ne reculent devant rien.
Situé à côté d’une tourbière et en bordure d’une zone Natura 2000, la retenue collinaire va bousiller 8 hectares de terres. La retenue collinaire devrait ressembler à un gigantesque lagon bleu, creusé par des dizaines de pelleteuses, avec une belle bâche d’étanchéité, des digues de terre d’une dizaine de mètres tout autour et de superbes grillages de 2 mètres de haut. Carole Ormond insiste : « Visuellement, ça va être abominable.»
Tout schuss vers le greenwashing
En lieu et place de la future réserve d’eau, je jette un œil à la chaîne des Aravis qui s’étale devant nous. Depuis des années, les élus s’appliquent à triturer la montagne pour le ski à tout prix. Pourtant, seulement 8 % des Français partent aux sports d’hiver. Et ce ne sont pas vraiment les plus pauvres qui viennent profiter de la bonne poudreuse de Haute-Savoie.
Grand copain des édiles du coin, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, a décidé de donner 100 millions d’euros à travers son plan Montagne II, dont la moitié pour « sécuriser l’enneigement » des stations. C’est-à-dire continuer l’enneigement artificiel. Un argent bien dépensé pour une sacrée ambition : faire des Alpes « la première montagne durable d’Europe ». Notre brave Laurent veut repeindre tout en vert. Des dameuses à hydrogène « qui ne polluent pas », des panneaux photovoltaïques sur les canons à neige, des éclairages led… Lolo a tout prévu.
Le président Wauquiez va également donner 15 millions pour construire trois « ascenseurs valléens », des remontées mécaniques qui vont désengorger les routes. « On ne développe même pas les transports en commun, on a très peu de bus », lance Carole Ormond. Ici, les bouchons sont légion. Tous les week-ends, des grappes de kilomètres de voitures à l’arrêt redescendent vers Annecy après une bonne journée à l’air pur de la montagne. Dans la vallée de l’Arve, près de Chamonix, on ne compte plus le nombre de jours de vigilance rouge à la concentration en particules fines et à la pollution au dioxyde d’azote, généré par les transports.
Qu’ils soient natifs des Aravis ou nouveaux arrivants, plusieurs habitants de la vallée crament du pétrole vers d’autres stations plus éloignées pour fuir la cohue locale. Ils planifient leurs visites de famille selon les horaires des embouteillages. Certains mordus de la montagne pensent même à déménager à cause de ce tourisme illimité.

La montagne s’urbanise
« Le prix du mètre carré a explosé. Il peut grimper jusqu’à 14 000 euros, c’est énorme. Quand tu vends à ce prix-là, tu veux du ski », concède Carole Ormond. Dans la vallée des Aravis, les terres se bétonnent et le prix du foncier augmente. Les terrains sont inabordables, et les très beaux chalets construits avec du bois scandinave titillent régulièrement les millions d’euros. Les programmes immobiliers s’enchaînent. Et pourtant, les logements restent désespérément vides une grosse partie de l’année. Au Grand-Bornand, 82 % des habitations sont des résidences secondaires. À La Clusaz, la station n’est jamais remplie à plus de 70 %, selon Xavier Ernoult. Pourtant, il y a 21 000 lits pour un village de 1 700 habitants. Avec la croissance liée au tourisme du ski, la population augmente. Et il faut bien loger les jeunes qui arrivent et les actifs dans ces petites villes de montagne qui veulent encore grossir leur nombre d’habitants pour avoir de nouvelles dotations de l’État.
Un siècle en arrière, les paysans de La Clusaz allaient à l’église pour remercier le bon Dieu quand il y avait des hivers sans neige. Aujourd’hui, leurs petits-enfants commerçants courent après l’or blanc. En redescendant sur le chemin enneigé, on passe devant un énorme panneau pour le restaurant de Marc Veyrat, le célèbre chef cuistot condamné à 100 000 euros d’amende pour avoir défriché 7 000 mètres carrés de bois et de forêt sans autorisation et bousillé une tourbière pour construire son prestigieux établissement qui propose un premier menu « Symphonie dans les sous-bois » à 295 euros par tête de pipe.
Clément Villaume









