Avec le « Choc des savoirs », le gouvernement veut instaurer dans les collèges des groupes de niveaux en maths et en français. Chez les parents comme chez les profs, la résistance s’organise pour défendre une école où on se mélange.
« Oui à l’entraide », « Le tri c’est pour les déchets, pas pour les élèves », « Non à l’école du tri social », « Voleurs d’espoir »… Depuis mars, les journées « collège mort » se multiplient, accompagnées maintenant d’opérations dans les écoles primaires. Souvent initiées par la FCPE (Fédération des conseils de parents d’élèves) avec le soutien des équipes enseignantes, les mobilisations sont fortes : jusqu’à 90 % d’élèves restent chez eux le jour dit. Samedi 25 mai, la FCPE, aux côtés des syndicats d’enseignants et de lycéens, a organisé dans de nombreuses villes des cortèges contre le « Choc des savoirs », une série de mesures touchant le collège lancées par Gabriel Attal lorsqu’il était ministre de l’Éducation, et qu’il continue de piloter en tant que premier ministre. À Cherbourg, des parents ont placardé la statue de Napoléon de panneaux : « Macron tu nous casses l’école ! »
Ce « Choc des savoirs » fait l’unanimité contre lui : parents, enseignants, et même chefs d’établissements. En janvier, le SNPDEN-Unsa, syndicat majoritaire dans la profession, s’est opposé à cette « ségrégation scolaire ». Le 8 février, le Conseil supérieur de l’éducation s’est prononcé contre, à une écrasante majorité. Cette instance consultative réunit 98 membres représentant les enseignants, les usagers (élèves et parents) et les « partenaires de l’État dans l’action éducatrice » (collectivités territoriales, associations…). Le gouvernement n’a pas tenu compte de son avis, se contentant de rebaptiser les groupes de niveaux en « groupes de besoins ».
LÉSANT LES AUTRES COURS ET ATELIERS
Mesure phare du Choc des savoirs, les groupes de niveaux sont censés s’appliquer dès septembre pour les élèves de 6e et 5e, et en 2025 pour les 4e et 3e. Hormis quelques moments de regroupement, les cours de maths et de français, qui représentent un tiers du volume horaire des élèves, ne se feront plus par classes. Celles-ci seront rebattues par groupes, dont les effectifs pourront éventuellement être allégés – souvent au détriment des ateliers théâtre, classes bilingues espagnol, demi-groupes de science, chorale, et autres propositions qui permettent aux collégiens d’aborder différemment les apprentissages. Ces groupes seront « flexibles » et les élèves pourront régulièrement « monter » ou « descendre », ce qui nécessite que les profs abordent les notions dans le même ordre, au même rythme… et paraît bien compliqué, avec des élèves triés en fonction de leurs facilités et difficultés.
Dans son Vademecum « Mettre en place les groupes de besoin », paru en mai, le gouvernement affirme répondre à « la nécessité de mieux faire réussir les collégiens, des plus fragiles aux plus avancés, en leur offrant des modalités d’enseignement plus adaptées à leurs besoins, […] en permettant à chacun de porter ses aptitudes au plus haut, et de réduire les écarts et inégalités scolaires. Pour cela, il est indispensable de différencier les pédagogies ». Bourré de contradictions, ce document peine à démontrer le bien-fondé de la réforme. Un résumé de « ce que dit la recherche » y explique que « les regroupements transitoires, comme les groupes de besoin au sein de la classe, l’apprentissage en petits groupes coopératifs et le tutorat, font état de résultats encourageants ». Cela « requiert une approche souple de la part des enseignants, qui doivent réorganiser les groupes régulièrement ». Possible – et déjà pratiqué – à l’intérieur d’une classe, ou de deux si leurs enseignants ont l’habitude de travailler ensemble, on voit mal comment cette souplesse pourrait exister à l’échelle d’un établissement dont les emplois du temps, rendus encore plus casse-têtes que d’habitude par les groupes de niveaux, sont élaborés par la direction.
LA FRANCE CHAMPIONNE DES CLASSES CHARGÉES
La FCPE souligne que ce n’est pas d’un « choc des savoirs » dont l’Éducation nationale a besoin, mais d’un « choc des moyens », notamment pour réduire les effectifs des classes. Le syndicat Snes-FSU rappelle que 481 emplois ont été supprimés en 2023 dans les collèges et lycées, qui ont perdu 8381 postes en 6 ans. « 7 % des classes ont plus de 30 élèves aujourd’hui, contre 2,6 % en 2011, souligne Myriam Ranaivoson, responsable nationale du secteur collège du Snes-FSU (1). Avec 26 élèves par classe au collège, nous avons les effectifs les plus chargés d’Europe, avec l’Espagne. »
Les groupes de niveaux posent en outre de gros problèmes d’organisation. Comment les profs de maths et de français pourraient-ils être profs principaux de classes dont ils ne verraient qu’occasionnellement une partie des élèves ? Comment pourraient-ils participer aux conseils de classe de tous leurs élèves ? Quel temps de travail est-il prévu pour qu’ils se coordonnent, harmonisent leurs modes d’évaluation ? Le Snes-FSU pointe aussi l’atteinte à la liberté pédagogique des enseignants, qui ne seraient plus libres de décider à l’intérieur de leur classe, de recomposer régulièrement des groupes en fonction des besoins du moment.
Plus largement, c’est le sens même de l’école publique qui est attaqué, estiment la FCPE et les syndicats d’enseignants. « La rencontre avec d’autres milieux sociaux : c’est comme ça qu’on grandit et qu’on se construit, souligne Emmanuel Antoine, prof d’EPS et membre du Snep-FSU dans les Alpes-de-Haute-Provence. En créant des groupes de niveaux, on ne va pas préparer les jeunes à la même chose… » (1)
L’EXTRÊME-DROITE EN RÊVAIT…
Rompre avec l’idéal égalitaire de l’éducation (aussi malmené soit-il) : le Choc des savoirs est inspiré des programmes d’extrême-droite du RN et de Reconquête. Éric Zemmour, pour la présidentielle de 2022, proposait ainsi de « mettre un terme au collège unique en créant des classes de niveaux, afin de constituer des groupes homogènes qui puissent progresser au même rythme grâce à une pédagogie adaptée ».
Autre mesure du Choc des savoirs : les élèves qui n’auront pas obtenu leur Brevet des collèges devront passer par une « prépa lycée » avant de pouvoir rejoindre la seconde. C’est conforme au programme du Rassemblement national, qui proposait que le Brevet devienne « un examen d’orientation post-3e ».
Le RN préconisait aussi d’augmenter « le nombre de rendez-vous de carrière et d’inspections » pour les enseignants, et la « revalorisation du mérite dans le déroulement des carrières ». (2) C’est chose faite, avec la multiplication des primes pour différentes « missions », comme les séances de « devoirs faits », qui donnent lieu à des primes hors salaire. « Chacun va négocier individuellement, on est divisés alors qu’il faudrait du collectif », souligne un enseignant. (1)
STAGE SYNDICAL
Le 24 mai à Manosque, près de 70 profs des Alpes-de-Haute-Provence étaient réunis pour un stage syndical intitulé « Combattre le collège du tri social ». Le Snes-FSU proposait des pistes pour résister au quotidien. « Rien ne peut nous obliger à trier des élèves, lance Lionel Lasfargues, prof de maths. Laissez faire votre chef. Et quand les parents viendront vous demander pourquoi leur chérubin est dans tel ou tel groupe, dites-leur d’aller voir le principal : laissez lui l’entière responsabilité de cette horreur. On peut les bloquer comme ça, on est plus nombreux qu’eux ! »
Autres tactiques de sabotage évoquées : faire exprès de ne pas avoir la même progression pédagogique, ou créer des groupes volontairement hétérogènes. Des actions plus institutionnelles sont également proposées : faire voter en conseil d’administration une répartition des moyens différente de celle de la direction (et ne comprenant pas les groupes de niveau), refuser de participer au tri des élèves de CM2 en conseil d’école, ou encore remplir des fiches du registre Santé et sécurité au travail, décrivant le malaise et la perte de sens du travail induits par les groupes de niveaux.
Lisa Giachino
1-Propos tenus lors du stage syndical du Snes-FSU, le 24 mai à Manosque.
2-Similitudes relevées notamment par Julien Cristofoli, enseignant et militant FSU-SNUipp Sarthe, sur son blog Mediapart.







